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Les Saints et les Fous

Zombies ! (une étude)

23 Décembre 2011 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Transfictions, #Littérature, #Science-fiction, #Séries TV

Dossier précédemment paru dans Chronic'art n°56 (juin 2009).

 

 

Inconnue il y a un siècle en Occident, la figure du zombie a progressivement investi notre imaginaire, cristallisant nos angoisses, de la menace totalitaire à la pandémie mondiale. L’anthologie Zombies !, aux Moutons Electriques, revenait il y a deux ans sur cette invasion.  

 

 

 

Zombies

 

 

Pourquoi a-t-il fallu attendre 2009 pour lire la première étude en français consacrée aux zombies ? Ces derniers sont pourtant installés dans le paysage culturel depuis longtemps ; de La Nuit des mort-vivants de Romero à 28 jours plus tard, la France n’a jamais boudé son plaisir devant les films de goules ; et du clip de Thriller aux pubs Eastpak, elle n’a pas été épargnée par l’exploitation commerciale de la figure. Pourtant, ni la littérature ni le cinéma ne semblaient vouloir s’approprier ce monstre devenu familier. Mai 2009, miracle, conjonction des astres : Mutants, film français crédible, sort sur les écrans ; deux traductions de Max Brooks atterrissent chez les libraires ; et une étude historique illustrée, Zombies !, recense avec exhaustivité les apparitions des  mort-vivants dans la culture pop globale, des années 1930 à aujourd’hui. Les auteurs, Julien Bétan et Raphaël Colson, deux anciens libraires ayant eu le temps de potasser le sujet, évoquent la difficulté à traiter du zombie : « sa nature versatile complique considérablement l’analyse du phénomène. (…) ‘Zombie’ est un mot-valise, un réservoir commun de représentations, dans lequel chacun puise à volonté les éléments qui servent son propos, en délaissant d’autres ou en ajoutant ses propres innovations ; il existe presque autant de zombies que de créations le mettant en scène. » Tentative de clarification.

 

 

 

Zombie-vaudoo.jpg

 

 

Qu’est-ce qu’un zombie ? Un « mort-vivant », dit-on. Mais on ne fait, par là, que remplacer un mot étrange par une expression incompréhensible. En effet, on ne peut pas faire coexister deux états, la vie et la mort, qui s’excluent mutuellement ; la nature dans son ensemble l’interdit. Que vise-t-on alors en parlant de mort-vivants ? Des vivants qui ont l’air mort, ou des morts revenus à vie ? Des esprits morts dans des corps vivants, ou des corps morts contrôlés par des esprits ? Des malades porteurs de mort, ou des morts porteurs de maladie ? Un peu de tout cela sans doute, mais le problème, c’est que ces descriptions ne sont pas équivalentes ; chaque agencement correspond à un moment précis de l’histoire du zombie. Celle-ci commence, ainsi, loin de Hollywood, dans la culture vaudou, africaine puis haïtienne. Le « zombi » est alors un individu envoûté, le plus souvent empoisonné, et contrôlé par un sorcier (le processus est réversible). Il n’est ni mort, ni contagieux, ni agressif. En revanche, il est bien décrit comme un individu sans volonté propre, inconscient, au regard vide. Des voyageurs américains rapportent le phénomène dans les années 1930, au travers de récits, souvent complaisants ou sensationnalistes, sur les cultures « primitives ». Mais la complaisance n’a qu’un temps et, rapidement, cette figure du zombie excite la curiosité, avant de susciter l’effroi. Peut-on concevoir qu’un homme soit ainsi privé de libre-arbitre, de conscience de soi, et devienne la propriété d’un autre ? N’y a-t-il pas là comme un écho de la déshumanisation qui gagne les sociétés modernes (guerre de 14, taylorisme, fascisme) ? Quelques romans, et de nombreux films, s’emparent du sujet.

 

 

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Petit à petit, le zombie se mêle dans la culture populaire à d’autres représentations. Il acquiert de nouvelles qualités, à mesure qu’on l’associe au robot (la machine), au prolétaire (l’esclave), au militaire (l’homme sans conscience). Né dans la sorcellerie, il  devient bientôt le fils de la science, émanation de la nouvelle figure prométhéenne du savant fou (qu’il soit national-socialiste ou soviétique). Le zombie incarne alors la menace de « contrôle » par l’ennemi, de privation de volonté propre et de souveraineté – souveraineté du corps, de l’esprit, de la nation – à l’instar de l’envahisseur extra-terrestre avec lequel il partage l’affiche de nombreux films de science-fiction des années 1950. Homme privé d’identité et de fonctions cognitives, il entre en résonnance avec ces rumeurs de « brainwash » ou de lobotomie (parfois authentiques) qui effraient l’opinion : les nazis, les russes, les coréens, auraient mis au point des techniques pour effacer les mémoires ; des médecins américains peu scrupuleux pratiqueraient des amputations du cerveau avec des pics à glace ; d’autres feraient ingérer des doses massives de drogue à leurs patients, annihilant leur volonté. Des victimes de manipulations mentales se transformeraient en légumes, en êtres absents à eux-mêmes, aliénés, tels ces mort-vivants pathétiques que l’on voit dans les films. Le zombie exprime ces angoisses à l’écran, et son concept, sa fonction, son apparence, changent à mesure qu’il est chargé de prendre sur lui les menaces de l’époque, de sorte qu’il y a toujours, fondu dans l’image du zombie, le spectre d’une peur actuelle. Lorsqu’il intègre les récits de science-fiction dans les années 50, le mort-vivant peut ainsi être animé par l’énergie nucléaire. Plus tard, il le sera par un mystérieux virus. Dans tous les cas, il représente une « humanité asservie, dépossédée d’elle-même, soumise à des forces inconnues et néfastes. »

 

 

La-nuit-des-morts-vivants.jpg

 

 

Mais le zombie connaît, en 1968, une mutation décisive. La Nuit des mort-vivants de George Romero en redessine la figure, pour lui donner celle qui nous est devenue familière. Dans ce film fondateur, qui pose les bases d’un genre (le survival en milieu zombie), les morts ne sont contrôlés par personne ; ils quittent mystérieusement leurs tombes pour attaquer les vivants. Affamés, violents, rassemblés en foules aveugles, ils répandent une odeur de fin du monde sur la civilisation. Résurrection et Apocalypse finissent alors d’occidentaliser le zombie. Les morts cessent de mourir, l’enfer déborde, c’est la fin des temps. Les années 60, derrière leur apparente frivolité, restent sous la menace d’une guerre mondiale nucléaire et de l’éradication de toute vie. Un avenir est-il encore concevable dans ce contexte ? Le zombie, devenu un électron libre, n’est plus un intermédiaire entre les hommes et ce qui les menace, mais la menace même, dont l’origine est inconnue, donc sujette à toutes les interprétations. Dans les années 70 (avec notamment Zombie de Romero), il servira la critique sociale ; le mort-vivant, c’est le consommateur conditionné, privé de jugement, abruti par le confort. C’est l’âge d’or du film de zombies (Romero, Argento, Fulci…), l’âge d’or de la mort au cinéma.

 

 

 

Dawn-of-the-dead.jpg

 

 

 

Pour l’historien Philippe Ariès (L’homme devant la mort), la mort dans les sociétés industrielles modernes n’est plus « apprivoisée » (intégrée au quotidien) mais « sauvage » (refoulée, étrangère) ; on meurt seul, dans l’anonymat d’un hôpital, loin des regards, avant d’être mis en terre dans un cimetière déconnecté des lieux d’activité. Lorsqu’elle survient, la mort apparaît comme une anomalie, une percée de l’irrationnel dans une vie contrôlée. Sapant les efforts humains pour bâtir et travailler (elle annule tout projet, tout investissement dans l’avenir), elle ne doit pas être dite, devenant, bien plus que le sexe, le tabou ultime. Le zombie, symboliquement, réintègre la mort dans le quotidien ; mais le retour du refoulé se fait, comme il se doit, de façon violente et pathologique. La mort-tabou que nous conjurons quotidiennement, qui n’a plus de figure, se signale à nouveau, et elle se fait menaçante ; memento mori, nous dit-elle, il n’y a pas que les morts qui ont affaire à Moi, vous êtes tous concernés, et à présent vous le savez. Mort-vivants, vivant-morts, l’expression est réversible car vous n’êtes tous que des morts en sursis. Vous êtes nés poussière, etc. Ce ne sont pas les morts qui viennent hanter votre monde, c’est vous qui partagez le leur. L’anomalie, c’est vous, vous la forme instable, la force qui défie fébrilement l’entropie, avec la certitude de perdre à la fin. Le zombie devient ainsi le grand mythe de ceux qui ont évacué la question de la mort. Il sert à effrayer, ou amuser, ceux qui n’ont plus aucun rapport avec la mort, et ne peuvent plus se la représenter autrement que sous la forme d’un vivant amoindri, ayant perdu l’habitude de la travailler symboliquement.

 

 

Back-from-the-grave.jpg

 

 

 

Peut-on badiner avec un sujet aussi grave ? C’est sans doute ce que se sont dit les cinéastes des années 80 et 90, qui ont fait basculer le zombie dans la comédie et le gore rigolo. Plus mise à distance que jamais, la mort devient fun, sujet de farce et de moquerie. Les zombies ne sont plus un ennemi menaçant et effrayant, mais une bande de débiles que l’on peut railler à loisir. Dans le contexte cynique des eighties, qui désamorce tout en ne prenant rien au sérieux, la mort est proprement ridicule ; elle est pour les losers, les ratés à l’apparence répugnante que Patrick Bateman et les golden boys montrent du doigt dans la rue sans daigner les approcher, cette armée de clochards apathiques et de chiens errants, qui défile derrière les vitres de la limousine. On la charrie, on la nargue, on joue avec, dans une débauche de tripaille et d’humour régressif. Le zombie devient même festif, à l’image des compilations de garage rock Back From the Grave et de l’imagerie du mouvement rockabilly-psyché (Cramps, Meteors, Misfits…), qui célèbrent la sauvagerie du punk sixties à grand renfort d’orgies païennes de mort-vivants, venus bouter les vilains fans de disco et de synth-pop hors des bacs de disques. Certes, de Evil Dead à Braindead, on rigole bien et on écoute de bons groupes. Mais le zombie glauque qui préfigurait l’apocalypse à venir a disparu au profit d’un monstre de foire divertissant et inoffensif.

 

 

 

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Le vilain Z finira par remontrer sa face hideuse dans les années 2000 ; Twin Towers obligent, les récits de fin du monde ont la cote, et quelques films bien ficelés réactivent le thème de l’invasion de zombies : 28 jours plus tard, L’Armée des morts, Je suis une légende… L’ennemi présente toutefois une nouveauté de taille : il doit son état à un virus foudroyant et hautement contagieux. Il est « infecté », « contaminé », « malade »... Le virus se répand comme une traînée de poudre, et défie toute mesure de prévention et d’endiguement ; les structures sociales sont dépassées, incompétentes, le monde civilisé s’écroule, retour à zéro. La pandémie est sans doute, bien plus que le terrorisme, l’ultime menace de déstabilisation du système capitaliste mondialisé, la seule attaque pour laquelle il n’a pas prévu d’anticorps. Quand la grande épidémie pointe son nez (Sida, H5N1, Grippe A), tout le monde flippe, car elle signifie la cessation de toute activité sociale : plus d’économie, plus de culture, plus rien. C’est l’état de nature hobbesien, celui dont aucune industrie ne peut sortir, car l’activité humaine se limite alors à la pure survie. Ce qui est frappant dans cette nouvelle figure du zombie, c’est qu’elle ne requiert plus l’obligation de mourir ; le virus « zombifie » en quelques minutes, de sorte qu’il s’agit moins de la transgression d’une limite vie/mort que d’une accélération de tous les processus, un emballement de la machine organique qui rappelle, à l’occasion, les accélérations en cours (technologiques, informationnelles). Les Z gagnent d’ailleurs en vitesse et en agressivité, interdisant la réflexion ; l’individu conscient est proprement submergé, débordé de toutes parts par les informations à traiter, noyé sous les stimuli. Ainsi, en mobilisant des thématiques éminemment contemporaines, le zombie s’est à nouveau fait une place dans notre imaginaire, illustrant, à son habitude, les angoisses de notre temps. Deleuze et Guattari l’auraient qualifié de « seul mythe moderne » ; comment pourrions-nous, à présent, douter de cette évidence ?

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