Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les Saints et les Fous

Zendegi, de Greg Egan

28 Juin 2012 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Science-fiction

Zendegi.jpg

 

(Article paru dans Chronic'art n°77)

 

 

C’est un fait qui ne se discute pas : Greg Egan est actuellement le meilleur écrivain de SF au monde. Ses trois recueils de nouvelles au Bélial (Axiomatique, Radieux, Océanique) l’ont prouvé : l’australien manie le vertige conceptuel comme nul autre. Mais voilà, ses romans rebutent un peu. Trop de fatras techno et de méta-concepts. Même L’Enigme de l’univers, le plus éblouissant, finit par se perdre dans la théorie de la théorie, transformant le vertige en nausée. Quand la nouvelle se prête à l’exposition d’idées-chocs, le roman doit se plier à quelques exigences narratives : un style qui se tient, une intrigue compréhensible, des personnages humains. Zendegi rassemble, pour la première fois peut-être, tous ces éléments sans perdre en ambition.


Premier volet en 2012 : un journaliste australien couvre la révolte populaire en Iran qui entraîne la chute des mollahs. Second volet en 2027 : une ancienne expatriée développe des modules d’intelligence artificielle pour un univers virtuel appelé « Zendegi » ; ses humains simulés tendent vers l’imitation parfaite. Un drame familial plus tard, on songe à réaliser des doubles artificiels de personnes disparues pour atténuer la peine des survivants. Et la machine Egan est lancée. 


Intrigue humaine et scientifique s’emboîtent, le dévoilement des progrès technologiques tenant lieu d’enquête. Jusqu’où va mener cette dernière ? Quels inévitables problèmes éthiques va-t-elle soulever ? Et à quelles réactions faut-il s’attendre dans un pays qui n’a pas renié ses convictions religieuses ? On le saura en suivant (fiévreusement comme il se doit), ce lent crescendo dans la complexification théorique et l’affinage technique, comme une montée en puissance dont on attend qu’elle débouche sur le grandiose : un être immortel, transcendant, un dieu.


La première partie, qui anticipe de façon troublante les révolutions pacifiques et hyper-technologiques de notre "Printemps arabe", n’a rien d’anecdotique : elle permet d’écarter l’autorité morale qui aurait empêché les véritables enjeux éthiques de se déployer. Car la très platonicienne confrontation entre réel et virtuel gagne en intensité en s’orientalisant : elle se double d’un conflit entre la Lumière et les Ténèbres, qui ne pouvait s’épanouir que dans le monde de Zoroastre et de l’islam gnostique, en terre d’Iran. Le monde de Zendegi est ce « monde intermédiaire » dont parle Sohrawardi, monde des Images et Formes en suspens que le cinéma et la télévision n’ont fait qu’esquisser, et qui recouvre peu à peu ce que l’on appelait la « réalité », au profit d’un monde de fictions qui devient notre environnement naturel. Les contes persans de Ferdowsi reprennent donc vie dans "Zendegi" (le jeu), tantôt mythes tantôt niveaux de gaming, strates psychiques que l’on parcourt en tous sens. Et Zendegi (le livre) d’apparaître comme le meilleur roman d’Egan à ce jour. Roman de la maturité, qui sait que la simplicité vaut parfois mieux qu’un étalage tape-à-l’œil. Roman qui mérite d’être lu, bien au-delà du petit cercle des admirateurs.

 

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article