Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les Saints et les Fous

World War Z, de Max Brooks

29 Décembre 2011 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Transfictions

Article précédemment paru dans Chronic'art n°56.

 

LA FOLLE HISTOIRE DE L’ESPECE

 

Et la littérature, dans tout ça ? Peut-on parler de zombies sans passer par l’image ? Max Brooks le prouve, en érigeant le mort-vivant en menace absolue qui force l'humain à repenser sa condition politique.

 

World-War-Z1

 

 

Pour les auteurs de Zombies ! (cf. page précédente), la littérature serait « le parent pauvre du genre zombie » ; hormis quelques romans d’aventure dans les années 30, certains hitsellers de Stephen King ayant quelques affinités thématiques avec le genre (Le Fléau, Simetierre, Salem) et surtout, une montagne de pulps écrits avec le coude, le lettré n’a guère de quoi satisfaire son appétit (les comics sont, à ce titre, bien plus productifs). Délicat, sans doute, de prétendre à un succès en libraire avec une histoire de zombies, sans parler de la difficulté à convaincre un éditeur. Max Brooks, le fils de Mel (La folle histoire de l’espace), new-yorkais né en 1972, vient pourtant de changer la donne. Fort de son expérience de scénariste à la télévision, il publie coup sur coup deux livres qui font étalage de son sens évident du dialogue et de la punch line, et qui ne parlent, donc, que de zombies.


 

Guide zombie

 

Le premier se présente sous la forme d’un manuel, plus précisément d’un Guide de survie en territoire zombie. Comme son nom l’indique, l’ouvrage contient tout ce qu’il y a à savoir en cas d’invasion ou d’épidémie de morts-vivants. Les parties du corps à viser, les armes les plus efficaces, les techniques d’approche, les mesures de protection. Prenant pour modèle les manuels de survie militaires, il fait de la guerre contre les zombies une réalité avérée, appelant une nécessaire campagne de prévention. L’ensemble balance entre considérations tactiques sérieuses et humour, le traitement d’un tel sujet tournant inévitablement à la parodie. Vain exercice ? Oui et non. Certes, l’aspect « catalogue » du livre le rend assez indigeste, et certaines énumérations semblent gratuites. Mais les questions posées en sous-main interpellent : et si, demain, l’homme trouvait un prédateur, une espèce plus forte et plus représentée que la sienne, qui remette en cause sa prééminence ? Et si, soudain, vous n’étiez plus en haut de la chaîne alimentaire ? Et s’il fallait partager l’espace avec des ennemis, non plus lointains et étrangers, mais très concrets ? Derrière l’exercice de style de Max Brooks, il y a la tentative de rendre présente une menace (les zombies sont d’ailleurs les produits d’un virus, le Solanum), comme pour rappeler l’odeur de la guerre à tous ceux qui n’ont connu que la paix.

 

 

 

World-war-z-poche.jpg

 

 

Plus intéressant sans doute est le second opus, World War Z, qui opte pour la forme romanesque. Se présentant comme une collection de témoignages de survivants, il raconte la décennie de guerre mondiale qui a opposé les humains aux zombies. Comment, à partir d’un « patient zéro » infecté en Chine, l’épidémie s’est répandue, obligeant l’humanité entière à modifier son mode de vie. Au-delà des anecdotes et des trajectoires personnelles qui constituent le gros des histoires de zombies, Max Brooks s’interroge sur la gestion d’un tel problème à l’échelle globale. Comment enrayer l’épidémie ? Comment coordonner les décisions ? Faut-il sauver tout le monde ou faire des sacrifices ? Gouverner avec le cœur ou avec la raison ? Le temps n’est pas au sentimentalisme, les zombies étant les seuls ennemis capables de déclarer une « guerre totale » : pas de négociation, pas de reddition, pas de limite. Increvables, sauf à les tuer un par un, une balle dans la tête. L’ampleur de la tâche est immense. En vaut-elle la peine ? Y a-t-il un « facteur humain » qui mérite d’être préservé ? Peut-on mener une guerre au nom de l’espèce ? L’enjeu est là, dans ce miroir que nous tendent les zombies, qui nous force à interroger notre propre nature. Le cousin Z, le faux frère, cette sœur ou cet oncle que vous croyiez connaître et qui vous saute à la gorge en poussant des grognements, le regard vide et l’écume aux lèvres, est la figure-épouvantail de ce qui n’est pas l’homme, de la limite au-delà de laquelle ce n’est plus l’homme. Par là-même, elle nous amène à tracer les contours de ce qui nous définit. Si l’exigence de se connaître soi-même est une des plus anciennes en philosophie, l’homme le fait avant tout en s’opposant à l’autre, en montrant ce qu’il n’est pas. Et que trouve l’homme en s’opposant au zombie ? Quelles qualités le définissent en propre ? Sans surprise, ce sont celles que l’Occident chrétien vante depuis deux mille ans : l’amour, la générosité, le sens du don et du partage. Pour survivre, les humains doivent s’unir, faire valoir leur origine commune, transcender leurs différences. Dans une perspective judéo-chrétienne plus que jamais assumée, il s’agit de fonder un ordre harmonieux et de se donner les moyens de dépasser le dépérissement qui frappe le monde sensible. Les égoïstes, , monadistes, séparatistes, finiront en zombies - en fait, ce ne sont même que des zombies qui s’ignorent.  

 

World War Z vaut finalement par sa hauteur de vue, la façon dont le récit verse dans la géopolitique, le calcul du risque à grande échelle, la vision planétaire du phénomène. A l’horizon, l’utopie, comme derrière toute histoire de zombies. Le retour à la case départ, ou plutôt le pas de côté ; oublions tout ce qui s’est passé jusqu’à présent, faisons table rase du passé, refondons la société. Passons un nouveau pacte social. La menace zombie, c’est l’occasion pour l’humanité de se retrouver, de faire valoir sa vraie nature, bonne et généreuse. Le zombie, qui ressemble à l’homme mais n’en est pas un, incarne sa part ténébreuse, qu’il faut combattre ; pour les survivants, l’heure est venue de s’épurer, de renouer avec leur essence.  Pour un peu, on retrouverait le thème des deux états augustiniens (avant et après le péché originel) ; le zombie, c’est l’homme d’après la chute, vivant mais déjà mort (mort en sursis), accablé d’une existence pénible et absurde. Les survivants, condamnés à changer et à se purifier, doivent faire valoir ce qui est proprement humain, humain par essence (et non ce qui l’est devenu par accident, tout au long de l’Histoire). Comment ne pas voir alors que le zombie est un rejeton de notre culture chrétienne, une histoire que se racontent les athées pour pouvoir affirmer, encore et toujours, les mêmes valeurs ? On pourra trouver décevant, en bon sceptique européen, ce postulat d’une bonté inhérente de l’humanité, cet optimisme et cet angélisme religieux qui traversent le livre – à la fin, l’humanité se retrouve. On pourra objecter que ce qui est proprement humain n’est pas forcément le « cœur », cet organe de la sensiblerie ; la raison, froide et calculante, ne nous définit pas moins. Mais ces désaccords de fond ne doivent pas masquer un plaisir de lecture réel, qui fait regretter à l’amateur de lettres la pauvreté de l’offre en matière de zombies. A quand, alors, un Lucio Fulci du roman ?

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article