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Les Saints et les Fous

Wastburg, de Cédric Ferrand

7 Octobre 2011 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Fantasy

wastburg.jpg

 

Je n’ai encore jamais parlé de Gagner la guerre, de Jean-Philippe Jaworski : roman énorme, boursouflé, mégalo, mais qui se lit d’une traite. Disons que le livre me coupe un peu la voix. Que dire après ça ? Comment oser écrire quoi que ce soit après une telle leçon de style ? Je ne sais pas. Pour ma part, cela m’intimide. Donc Gagner la guerre, c’est bien, et puis c’est chouette. C’est génial ? Oui, et tous les adjectifs les plus plats que vous puissiez trouver, comme pour votre fiche de lecture de 5ème. Et ça parle de quoi ? D’une crapule, un antihéros, un type au cœur vicié, rusé et fourbe, qui cherche à faire sa place au soleil dans l'univers machiavélien des aristos. Le tout dans un monde "imaginaire" fortement inspiré du Quattrocento, entre moyen-âge, Renaissance, et empire ottoman. De la fantasy donc, mais depuis les basses-fosses, l’envers du décor, le petit monde des seconds rôles qui n’ont jamais voix au chapitre dans Le Seigneur des anneaux.

 

Difficile de dire si le roman a fait école, mais il a en tous cas un honnête camarade de chambrée, le tout récent Wastburg de Cédric Ferrand. Le parti-pris est le même : donner la parole à la populace, la fripouille, la piétaille. Chaque personnage occupe un chapitre, et y déroule son quotidien misérable. Dans un monde de fantasy « post-apo » (la magie a disparu), la vie est duraille, on mange mal, on pue, on crotte ses souliers, et on meurt vite. C’est le monde des petits truands, avec ses magouilles, ses coups de pute, ses cadavres repêchés dans le fleuve, sa corruption galopante, et sa loi de la jungle. Pour réussir un tel livre, il faut faire résonner la gouaille, ce que fait parfaitement Cédric Ferrand, puisant dans l’argomuche de Paname et d’ailleurs pour mettre dans la bouche des wastburgiens des répliques d’Audiard ou Bérurier, et des jurons de poissonnière des Halles des années 50. C’est un peu gênant au début, un peu… artificiel, mais on s’y fait vite, en dépit des nombreuses coquilles (y a-t-il un relecteur aux Moutons électriques, nom de dieu de bordel ?). En somme, Ferrand fait quelque chose de formidable : en postulant la disparition du merveilleux, il fait faire à la littérature un bond de 3000 ans (mais un bond dans le vide, comme une chute libre depuis la Tour de Wastburg), de Homère à San-Antonio, du discours avec l’Olympe au parler de la rue, sans transition. C’est l’anti-heroic fantasy, le Tolkien crado et sans honneur, l’éloge du petit contre l’épopée. Le 4ème de couv’ parle de « crapule-fantasy ».... Pourquoi pas. Dans un rayon pollué par la merde kilométrique, c’est en tous cas une bouffée d’air pur.

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Cédric Ferrand 07/10/2011 17:31


Merci beaucoup pour ce billet.
Pour les coquilles, ma honte est sans fin.


Pierre Jouan 09/10/2011 19:44



Arf, j'imagine. Je te souhaite une réimpression digne de ce nom :)



Antoine 07/10/2011 16:04


"C’est un peu gênant au début, un peu… artificiel" oui voilà, c'est un peu l'impression que j'ai eu, sauf qu'au lieu de s'estomper elle m'a poursuivi jusqu'à la dernière page.
Le parti pris de la narration à plusieurs voix (un chapitre, un narrateur) est assez casse gueule, mais Ferrand s'en tire bien, comparé à un "Des milliards de tapis de cheveux" par exemple, qui
utilise le même procédé et que j'ai trouvé assez nul pour le coup.
Bref, c'est moins jouissif que du Jaworski, mais je n'ai pas boudé mon plaisir pour autant.


Pierre Jouan 09/10/2011 19:43



"c'est moins jouissif que du Jaworski, mais je n'ai pas boudé mon plaisir pour autant."


 


Je plussoie tout à fait.