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Les Saints et les Fous

Rêves de drogue, de rock, et d'Algérie

5 Juillet 2011 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Science-fiction

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Enfin terminé le pavé de Roland C. Wagner, Rêves de Gloire (700p. L’Atalante), qui, contrairement à ce que j’ai lu ici ou là, ne se lit pas « d’une traite », à moins de n’avoir que ça à faire. Pour ma part, il m’a fallu une bonne semaine pour en venir à bout – il faut dire que je lis toujours trois bouquins à la fois, et que mon boulot « alimentaire » a mobilisé pas mal de mes ressources intellectuelles ces derniers temps. Un petit conseil : assurez-vous d’avoir le temps de lire les deux cent premières pages d’un coup, car il faut prendre ses marques dans l’univers alternatif de Wagner, et le lire par petits bouts n’est pas une bonne idée.

 

Car de quoi s’agit-il ? D’une uchronie, comme on dit, c’est-à-dire une histoire parallèle, dans laquelle un ou plusieurs évènements historiques ont modifié le présent. Classiquement, l’auteur choisit un « point de divergence » bien épais, du type : « les nazis ont gagné la guerre ». Ici, Wagner en invoque une multitude : De Gaulle est tué en 1960 dans un attentat, tandis que JFK échappe aux tireurs de Dallas ; les russes foirent l’invasion de Budapest en 56, mais arrivent les premiers sur la Lune ; et surtout, l’Algérie ne connaît pas les accords d’Evian, mais ceux de « Bains-les-Bains », qui découpe le pays en deux zones : la première, constituée des trois villes d’Alger, Oran, et Bougie, reste rattachée à la France ; la seconde devient indépendante.

 

C’est cette « Partition » qui est au cœur de Rêves de Gloire, dont l’action se situe principalement à Alger. Le tour de force du livre, c’est la narration à la première personne d’une cinquantaine de personnages d’époques différentes, sans ordre apparent. D’où la nécessité de trouver ses repères. Certaines voix n’apparaissent qu’une fois, le temps d’une réplique. D’autres reviennent souvent, comme les quatre « témoins » des années 60 et 70. Et une seule sert de fil rouge au roman dans son entier, celle d’un actuel collectionneur de disques intrigué par un 45tours dont, il n’a, à sa grande surprise, jamais entendu parler.

 

Et c’est précisément ce personnage amateur de musique psyché des années 60 qui sert ce qui me semble être le propos réel du livre. Car si l’histoire alternative de l’Algérie et de la France sont passionnantes, ne nous leurrons pas : c’est bien l’aspect culturel de l’uchronie qui passionne Wagner, et en particulier l’histoire du rock. Figurez-vous que dans ce monde insensé, le rock francophone a signifié quelque chose. Pas le rock de Johnny (mort dans un attentat), Sylvie, Françoise ou Eddy, ce yéyé-variétoche un peu cul-cul. Ni le rock confidentiel de Ronnie Bird, des 5 Gentlemen, Jacqueline Taïeb ou Charlotte Leslie, que l’on a redécouvert quarante ans après. Non non, un rock du niveau du British Beat ou du garage US, avec un vrai succès, des tirages corrects, et une passion intacte chez les collectionneurs du monde entier, pour des groupes aux noms rigolos comme les Cravate à Pois, les Humains, les Lorgnons Bigleux, ou le guitariste Dieudonné Laviolette, qui fait office de Jimmy Hendrix français.

 

En somme, ce qui se joue ici, c’est une contre-histoire de la contre-culture. Une conjonction d’évènements fait d’Alger, le temps d’une décennie, l’équivalent de Londres ou San Francisco, et c’est toute l’histoire du rock qui est chamboulée. En Europe, on ne dit pas « hippies » mais « vautriens » (des vauriens toujours vautrés), on ne dit pas « psyché » mais « psychodélique », on ne parle pas de LSD mais de « Gloire », on ne mesure pas les 45tours en pouces mais en centimètres, on parle moins de la venue des Hell’s dans la maison de Ken Kesey en Californie que de celle des rockers dans la villa de Tim Leary à Biarritz, et le Summer of love a eu lieu en 1964 sous le nom d’ « Eté insensé »… et ce n’est qu’une partie infime de cette gigantesque reconstruction de la contre-culture, dont on appréciera d’autant plus les clins d’œil à l’histoire réelle que l’on connaît cette dernière en détail.

 

Pour ma part, c’est ce qui a rendu le livre si fascinant, car je ne crois pas qu’une simple « uchronie algérienne » aurait suffi à me tenir en haleine pendant 700 pages. Et parmi quelques petits défauts (longueur, abus de la « polyphonie »), je dirais que la tendance à tirer l’histoire vers le discours politique est parfois agaçante. Certes, Wagner prend soin de renvoyer dos-à-dos  l’armée française et le FLN dans la guerre d’Algérie, pour éviter tout angélisme. Mais tout de même : la France de Mai 68 est purement et simplement rayée de l’histoire, au profit d’une dictature militaire fascisante, dont le programme est ultra-libéral en matière d’économie, et ultra-sécuritaire en matière de politique ; la charge anti-sarkozyste est à peine voilée. Quant à Alger, bien sûr, elle déclare son indépendance en 1977, l’année du punk, pour former une « Commune » libre et autogérée... ou comment faire basculer l’uchronie dans l’utopie.

 

Ce n’est pas que cela manque de nuances : Wagner montre toujours qu’il y a, dans tous les camps, des bons et des méchants. Mais on sent chez l’auteur l’envie de faire dans la « charge politique », d’écrire un roman qui « dérange », qui gratte l’histoire de France là où ses plaies sont encore vives. Or, non seulement je n’aime pas être embarqué dans la politique quand on me raconte une belle histoire, mais en plus je me demande qui cela peut encore « déranger » de caricaturer la France en pays fasciste et d’idéaliser Alger en terre d’accueil universelle. Quelques anciens de l’OAS, peut-être, qui ne liront jamais le livre ? Ou les gens de droite en général ? Ou les prochains jurys de prix littéraires qui n’éliront pas Rêves de Gloire parce que, à coup sûr, ils sont nostalgiques de l’Algérie française ?

 

J’ai bien peur qu’on entende tout et n’importe quoi de la part de l’auteur, qui a une fâcheuse tendance à verser dans la paranoïa. Alors s’il me lit, qu’il se tienne ceci pour dit : Rêves de Gloire ne dérangera personne, parce que son discours est tout sauf en porte-à-faux avec la bien-pensance politique. Mais c’est un excellent livre, et cela suffit. Grosse machine narrative, trésor d’imagination, sens du suspense… et pour ma part, une des meilleures lectures de l’année. Ce n’était pas gagné, étant donné les réticences que j’ai dû surmonter pour le lire, mais à présent, je ne peux que lui souhaiter tous les prix qu’il mérite… et attendre avec impatience de partager une anisette avec Wagner, pour parler rock, garage, et 7’’ introuvables.

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Betsy 09/09/2011 20:36


Bonjour, j'ai acheté ce livre à cause de votre critique et je ne le regrette pas. Je ne pensais tomber un jour sur le groupe de feu mon frère dans un roman de sf, et quel roman…! Toutefois,
maintenant que je l'ai lu, je ne suis pas d'accord avec vous sur un point: la société corporatiste mise en place en France après le coup d'état (en 1973!!) est visiblement inspirée du Chili de
Pinochet, qui avec ses milliers de morts et de disparus, et l'usage courant de la torture, n'a pas grand chose à voir avec la France actuelle. Pas de _charge_ (c'est d'ailleurs une des qualité de
ce roman) mais un parallèle _chargé_ de sens.


Pierre Jouan 10/09/2011 16:29



Oui, j'en ai longuement parlé avec l'auteur, qui dément fermement avoir voulu faire dans la charge politique. Dont acte. C'ést toutefois une impression de lecture dont j'avais du mal à me
défaire, connaissant (un peu) les positions de RCW par ailleurs...