Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les Saints et les Fous

Polar sur FX : The Shield/Sons of Anarchy/Justified

8 Décembre 2011 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Polar

En matière de polar, la chaîne américaine FX a acquis un sacré savoir-faire. Son statut semblait pourtant la condamner à une production bâtarde : chaîne câblée (donc réservée à un petit nombre), elle est cependant la petite sœur de la célèbre FOX, chaîne d’information hertzienne à tendance ultra-droitière et très, très grand public. Aujourd’hui, on estime que FX est reçue par environ 90 millions de foyers. Une sacrée force de frappe qui ne lui donne pas la liberté artistique de HBO ou Showtime (chaînes câblées et payantes, à l’origine de séries dites « audacieuses », des Soprano à Dexter, en passant par The Wire et Californication). Le cahier des charges de FX est donc compliqué, puisqu’il faut plaire à tout le monde : les intellos de la côte est, les hippies de la côte ouest, et les bouseux du milieu (pour faire court).

 

The-Shield.jpg

 

 

Paradoxalement, cette somme de contraintes boostera la créativité de la chaîne. Premier choc : The Shield, en 2002. Série policière ultra-violente, porteuse d’une morale ambiguë et néanmoins très dans l’air du temps (« la fin justifie les moyens », voir aussi 24h Chrono), la série de Shawn Ryan réunit le public américain devant le même écran pour la première fois. Les hillbillies d’Oklahoma lâchent pour quelques minutes Walker Texas Ranger et les programmes régionaux, pendant que les bobos de New York et Chicago se vident un peu la tête entre deux épisodes cérébraux de Six Feet Under : tout le monde est content. Formellement, The Shield se permet quelques audaces (pas de générique, caméra à l’épaule) sans verser dans l’avant-gardisme ; et même s’il flirte avec les limites de ce qui est éthiquement acceptable, il produit toujours une forme de justice qui soulage les consciences puritaines. Surtout, la série se révèle une véritable machine de guerre d’un point de vue narratif : menée à un train d’enfer, nerveuse et vaudevillesque, elle convie le spectateur à un ride cocaïné de sept saisons. Un savoir-faire dans l’addiction noire, donc, qui deviendra la marque de fabrique de la chaîne.

 

 

Sons-of-anarchy.jpg

 

Sons of Anarchy, créée en 2008, s’affiche comme la petite sœur de The Shield. Kurt Sutter, son créateur, a été scénariste de cette dernière avant d’en devenir le producteur exécutif. Son but : radicaliser le programme bouseux-branché de The Shield. La série suit donc un club de motards de Nord-Californie, les « Sons of Anarchy », dont le fonctionnement rappelle celui des Hell’s Angels – passion pour les bécanes, certes, mais surtout activités clandestines : trafic d’armes, protection, racket, bref, tout ce qu’on peut faire quand on est une bande de motards aux tronches patibulaires (le casting vaut le détour) dans une petite ville peureuse d’Amérique. Une fois de plus, ça va à deux cent à l’heure, au rythme de twists et de cliffhangers irrespirables, de situations inextricables qui se simplifient au dernier moment par la grâce d’une balle perdue, et surtout, il y a cette violence, omniprésente, continuelle, qui résout tout et par laquelle tout se conclut, à laquelle on s’habitue et qui devient presque rassurante, dans une sorte de jeu pervers qui fait appel à toutes les pulsions d’agressivité du spectateur, censées être la caution du jeu de massacre qui se déroule à l’écran. Pour ne rien gâcher, Kurt Sutter a débauché une partie du casting de The Shield (Jay Karnes, Kenneth Johnson, Benito Martinez), dans des rôles à contre-emploi (le maire devient narcotrafiquant, ce genre), preuve qu’il s’est constitué une mythologie FX avec laquelle on peut maintenant jouer. Niveau addiction, SOA fait au moins aussi bien que sa grande sœur ; à l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai pas encore vu le dernier épisode de la saison 4, diffusé avant-hier aux USA, et je fais copieusement repas de mes ongles en attendant.

 

 

Justified.jpg

 

Enfin, dernière née de cette glorieuse dynastie, l’énigmatique Justified. Là, le concept semblait clair : Timothy Olyphant (le shérif de Deadwood) incarne un marshal de Lexington (Kentucky) revenu dans son Etat natal après avoir joué trop facilement de la gâchette à Miami. Avec son passé de mineur et son père délinquant, le néo-plouc dégradé de son statut de citadin se retrouve plongé dans les histoires de famille de son comté paumé. A priori, donc, une série pour l’Amérique du centre, celle qui aime qu’on lui parle avec un accent fermier de l’herbe bleue du Kentucky. Pourtant, la série est d’une classe surprenante. Premier constat : la qualité du casting, une fois de plus. Tous les acteurs, des premiers aux seconds couteaux (et même les figurants), semblent jouer le rôle de leur vie. Certains n’apparaissent que lors d’un seul épisode, notamment pendant les premières parties de saison qui développent de petites intrigues indépendantes ; les autres font partie de l’ « arc » principal, celui qui s’accélère à partir du sixième épisode (en général), pour finir sur les chapeaux de roue propres aux bolides estampillés FX : tous sont saisissants de vérité. Deuxième constat : le rythme a quand même ralenti. La série prend son temps. Normal, on est en pleine cambrousse, et il faut bien, parfois, laisser un peu de place à la contemplation. Si les fins de saisons, donc, se révèlent toujours aussi efficaces, les différents fils narratifs finissant par former une grosse pelote compliquée à démêler, l’ensemble donne toutefois une impression de (fausse ?) lenteur : on prend le temps d’écouter chanter l’accent du coin, la corde d’un banjo, ou le cliquètement d’un barillet dans le silence des grandes plaines. Et contre toute attente, le public « snob » des deux côtes américaines a suivi : exigeante sans être vantarde, visuellement léchée, superbement bien écrite (la série est tirée d’une nouvelle d’Elmore Leonard, et les dialogues sont directement inspirés de l’écrivain), Justified radicalise avec succès le programme initial de FX. La saison 2, qui vient de prendre fin aux Etats-Unis, restera comme un des grands moments du polar à la télé – peut-être son incarnation la plus pure. En ces temps de triomphe de la série où la volonté d’en mettre plein la vue dépasse parfois la capacité à raconter quoi que ce soit (Terra Nova pour la FOX, Boardwalk Empire pour HBO), les productions modestes comme Justified font un bien fou. Et en matière d’histoires noires et populaires, on voit mal, à l’heure actuelle, qui pourrait leur damer le pion.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

Vic McKey 29/12/2011 12:37

Petite coquille : le créateur de "The Shield" est Shawn Ryan, non Ryan Murphy... Très bon article, ça me donne encore plus de mal à patienter pour la troisième saison de "Justified"...

Pierre Jouan 29/12/2011 16:48



Exact, tudiou ! Foutu Ryan, je me suis emmêlé les pinceaux... Je corrige.