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Les Saints et les Fous

Plus de Futur, novembre 2011

2 Mai 2012 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Choses

L-influence-des-croissants-chauds.jpg

 

LE BON, LA BRUTE, ET LE CROISSANT

Si l’ambiance est au nihilisme et à la « crise des valeurs », il n’est pas interdit de continuer à réfléchir sur la morale. Un essai et un roman pour comprendre l’éthique du futur.

 

Que reste-t-il de la morale, cette vieille discipline qui traite doctement de la nature du bien et du mal ? Et comment nous comporter, en l’absence de tout référent transcendant, de toute norme ou de tout principe universel ? Comment être bon, quand on ne sait même plus si le mot « bon » a le moindre sens ? Autant de questions qui méritent d’être posées, à l’heure de la mort des idéologies et du relativisme ambiant. Dans L’influence des croissants chauds sur la bonté humaine, le philosophe Ruwen Ogien montre avec brio que la philosophie morale ne peut plus apporter de réponses satisfaisantes in abstracto au problème concret de savoir quel comportement est le plus juste dans telle ou telle situation ; le « déontologisme » (éthique des principes, inspirée de Kant) et le « conséquentialisme » (éthique des conséquences, à l’image de l’utilitarisme) doivent faire place à une « philosophie morale expérimentale », qui étudie l’origine de nos intuitions morales (et la validité des raisonnements qui en découlent), et s’appuie sur des études scientifiques (expériences sur le comportement, psychologie de l’enfant, etc.). A travers vingt expériences de pensée particulièrement parlantes, du type « qui suis-je si toutes mes cellules ont été reconstruites à l’identique ou si tous mes organes ont été remplacés ? », Ogien montre l’insuffisance des théories morales classiques, et parvient à des conclusions qui, si elles n’ont rien de définitif, reposent tout de même sur deux grandes idées valables pour tout questionnement éthique futur : 1) les fameux « fondements » de la morale n’ont rien de nécessaire ; 2) la prise en compte du pluralisme est indispensable. En clair : le débat éthique ne doit jamais être clos, et les dogmes sont à proscrire. Curieusement, un roman de SF brassant les mêmes thématiques est paru il y a quelques mois : dans L’Apprentie du philosophe, James Morrow imagine un philosophe à qui l’on confie un être né déjà formé à l’âge de seize ans, auquel ne manque que le sens moral. Une ado-éprouvette, en quelque sorte. Le jeune thésard aux opinions darwiniennes soumet à son élève des expériences de pensée classiques, dont il étudiera les différentes solutions possibles (stoïcienne, épicurienne, chrétienne, kantienne, etc.). Une première partie drôle et documentée, qui laisse place à l’application concrète : mademoiselle Morale doit maintenant affronter le monde. Comme toute personne sans expérience et bercée de certitudes, la jeune Londa veut bientôt imposer de force les principes qui lui semblent universels, et soumettre l’être à un devoir-être rigide. Où l’on voit que derrière toute intention supposée absolument bonne, rôde le spectre du totalitarisme : l’« universel concret », c’est l’inhumanité pure. Au terme d’un roman maîtrisé et porté par l’ironie, Morrow nous convainc d’une chose : pour pousser quelqu’un à être juste, mieux vaut le laisser agir sous l’influence de l’odeur des croissants chauds (une sensation agréable tend à influer positivement sur la générosité), que pétri des principes du Nouveau Testament. P.J.

 

L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine, R. Ogien (Grasset)

L’Apprentie du Philosophe, James Morrow (Au Diable Vauvert)

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