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Les Saints et les Fous

Plus de futur, janvier 2011 (Peter Watts)

2 Mai 2012 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Science-fiction

vision-aveugle.jpg

 

(Ouuuh, la vilaine couverture !)

 

PANIQUE A NEUROLAND

 Scientifique de formation, le canadien Peter Watts construit l’intrigue de ses thrillers autour de questions de neurobiologie. Nous l’avons rencontré aux Utopiales.

 

« Nous sommes incapables d’expliquer pourquoi la sélection naturelle a promu la conscience de soi… On peut imaginer des êtres faisant tout ce que l’on fait sans conscience. J’ai longtemps voulu écrire là-dessus, mais j’ai toujours échoué à trouver une réponse satisfaisante. Et un jour, j’ai eu l’idée de faire de cette absence de réponse l’élément horrifique d’un livre. » Vision Aveugle, quatrième roman de Peter Watts, est né de là, de notre incapacité à rendre compte de ce qui nous est le plus proche, le plus intime, le plus évident : apercevoir nos états intérieurs, dire « je »… Tout ce que la philosophie a retenu sous le nom de « conscience », et qu’une certaine tradition de pensée (cartésienne, phénoménologique) a élevé au rang de connaissance première. Une instance que les « philosophes du soupçon » (Nietzsche, Freud) ont égratignée, avant que la neurologie moderne ne termine le travail. « La conscience est, en apparence, inutile : si vous la supprimez et que vous laissez les fonctions subconscientes faire le travail, vous prenez de meilleures décisions, plus efficaces, plus rapides. Elle ne décide même pas : ce sont des processus non-conscients qui œuvrent, et qui envoient ensuite un ‘mémo’ à la conscience, cette petite chose qui flotte derrière nos yeux, et qui s’arroge le crédit de décisions qui ont déjà été prises. Et j’ai trouvé ceci très, très effrayant. » Dans Vision aveugle, les hommes du futur sont confrontés à des formes d’intelligences non-conscientes qui interprètent les récits à la première personne comme des messages redondants, absurdes, inutiles. Et la conscience d’apparaître comme un handicap évolutif. « L’évolution est pleine d’erreurs. Son principe n’est pas la ‘ survie du plus fort’ mais la ‘survie du moins inadapté’. Si votre œil ne voit que la moitié des choses qui sont dans son champ, cela ne s’améliorera que s’il y a un compétiteur qui peut voir les trois quarts de ce champ. Sinon,  il n’y aura pas de pression sélective vous forçant à vous améliorer. Il y a donc bien des domaines dans lesquels nos capacités ne sont pas optimisées.» Peter Watts a donc pour habitude de s’étonner, non pas d’hypothétiques formes de vie des lointains tréfonds de la galaxie, mais de phénomènes proches et évidents. Que l’individuation, la reproduction sexuée, la conscience de soi soient apparues, alors que rien ne le nécessitait – que nous soyons les produits de la contingence cosmique, voilà qui doit susciter l’émerveillement. Une version toute personnelle du sense of wonder : « mes aliens dans Vision aveugle sont une tentative délibérée de m’éloigner des formes de vie humaines. Dans nombre d’écrits de science-fiction, les aliens ne sont que des humains arrangés… Mais je pense aussi qu’avant, nous ignorions beaucoup de choses à propos de nous-mêmes. La SF a développé une curiosité naturelle pour les aliens et les mondes inconnus à une époque où nous n’avions pas les IRM, où nous ne pouvions pas relier les gens à une machine capable de susciter en eux l’expérience religieuse, par simple application d’une impulsion magnétique dans le lobe temporal. Nous commençons à avoir des technologies qui lisent les pensées, qui montrent quelle image une personne est en train de regarder avant que cette personne n’en prenne conscience. Si nous avions eu cela dans les années 60, les gens n’en auraient rien eu à foutre de Mr. Spock. Parce que c’est ça qui est bizarre et excitant, ça qui est si proche et qui menace tout ce que nous pensons être. Cela repose la question de savoir qui (ou quoi) est aux commandes. Et cela doit nous intriguer et nous effrayer bien davantage que l’idée d’une race de bonshommes verts aux oreilles pointues. » Les aliens, dorénavant, c’est nous. 

 

Vision aveugle, Fleuve Noir, 2009.

 

(Précédemment paru dans Chronic'art)

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