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Les Saints et les Fous

Moi Lucifer, de Glen Duncan

8 Décembre 2011 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Transfictions

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Declan Gunn va se suicider. Il est dans son bain, nu, la lame de rasoir rouillée en main, et puis… Et puis le Diable prend possession de son corps. Le vrai Diable, l’Ange Déchu, le principe immatériel du Mal, goûte aux joies de l’incarnation. Voir, écouter, sentir… un feu d’artifice de sensations, une extase perceptive pour cet être d’avant la Matière. Peut-être s’agit-il, au final, d’une bonne grosse métaphore : Gunn reprend tout simplement goût à la vie, regarde à nouveau le monde avec des yeux d’enfant, s’émerveille de l’existence comme au premier jour. Peut-être que c’est ce regard neuf qui manque aux suicidaires, quand le festival sensoriel bat son plein : jamais, alors, notre pauvre monde créé ne semble aussi beau. Même la merde de chien, apparemment, sent bon. Et si Satan se livre parfois à des orgies de sensations (sexe, drogues, bouffe), il aime aussi jouir des petites choses : reflets lumineux sur la coque des bateaux, rayons de soleil sur sa peau, chocs de la pluie contre les vitres. C’est la rencontre hasardeuse des éléments qui le met en joie, la contingence des évènements, même les plus anodins, qui le satisfait. Le Diable est donc épicurien, et même lucrétien – mais pouvait-il en être autrement ?

 

Pascal aussi avait raison, visiblement. Le mal, ce n’est pas seulement le péché, la transgression, la mauvaise volonté, c’est aussi tout ce qui nous empêche de penser à Dieu, nous plonge dans l’occupation, nous prive du questionnement sur le sens de l’existence : le « divertissement ». Le Diable – Tentateur, Séducteur – est dans le quotidien, l’affairement journalier, la somme des activités qui semblent immédiatement plus intéressantes que de songer à sa condition mortelle – jusqu’à ce que, au terme d’une existence passée à n’y point penser, cette condition fasse valoir ses droits. Le Diable, donc, ne cesse d’attirer l’intérêt des humains sur des choses qui n’en ont aucun. Moins ils pensent à Dieu, plus le Diable est content. Et plus il y aura d’âmes en Enfer, en espérant que les rangs d’en-bas égaleront ceux d’en-haut si une guerre éclate à la fin des temps. Une bonne façon d’occuper les humains : l’argent. Et le capitalisme. Et l’individualisme comme seule boussole morale. La liberté de n’en faire qu’à sa tête – la même liberté qu’a connu Lucifer quand il s’est singularisé, qu’il a quitté la Totalité divine en s’affirmant différent de Lui. « L’univers n’a qu’une seule liberté à offrir à un ange : celle d’exister sans Dieu (…) Dans cette création-ci, quand on cherche à être indépendant de Dieu, j’ai bien peur que le mal ne soit l’unique recours ».

 

Plus nous sommes mauvais, plus nous prouvons notre liberté : voilà le genre de réflexions philosophiques que l’on trouve dans ce sympathique Moi, Lucifer (Denoël), qui déroule à la première personne la biographie du Diable. Une biographie plus ou moins inspirée de la Bible, du Livre d’Enoch, et des poèmes de Milton. Un diable qui, pour une fois, se voit proposer un pacte : s’il parvient à passer un mois dans le corps d’un homme sans offenser Dieu, ce dernier lui pardonnera. Tout : la Déchéance des anges, la Chute de l’homme, le Mal dans le monde. Mais peut-on ramener le Diable à la raison ? Dans un style alerte qui n'empêche pas la sophistication, Glen Duncan, dont l’écrivain suicidaire est un double assez transparent, discute de la vie et de la mort du point de vue de celui qui n’est glorifié nulle part. Si Jésus (que le narrateur appelle « Fiston ») a eu son livre, son « Testament », Lucifer veut aussi le sien. Et il est tout entier contenu dans les trois cent pages de ce court roman, qui jongle de manière habile avec des concepts peu évidents, rendant toute cette histoire métaphysico-religieuse de bien et de mal aussi trépidante à suivre qu’un bon polar. Dix mois après Grendel, la collection « Lunes d’encre » livre un nouveau conte philosophique à la croisée des genres, les deux œuvres balisant, tels deux fanaux diaboliques, une année par ailleurs assez terne. 

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