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Les Saints et les Fous

LOST in addiction

11 Janvier 2012 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Séries TV

Billet précédemment paru dans Chronic'art, à l'occasion d'un "Spécial LOST". Le ton est un peu emphatique mais il faut dire qu'à l'époque, je n'avais pas encore vu les derniers épisodes. Depuis, ça va mieux, merci. (Voir aussi ça)

 

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La télé rend accro, c’est bien connu. Mais d’où nous vient ce surplus d’addiction pour les mises en scène mythologiques ? Et jusqu’où peut-on pousser le sacrifice personnel ? Avec Lost, jusqu’au bout. Récit d’un sevrage qui s’annonce douloureux.


Je n’ai jamais vraiment quitté l’île depuis 2005. Demain, après-demain ce sera fini, mais pour l’heure, il me reste dix épisodes à regarder : la vie semble encore longue. Je me souviens très bien des conditions dans lesquelles j’ai vu le premier épisode de Lost. C’était l’été 2005, sur TF1. Je vous parle d’un temps où l’on ne téléchargeait pas frénétiquement les séries le lendemain de leur diffusion aux US, et où il fallait attendre les coffrets DVD pour voir la version originale. Le basculement a été immédiat : les yeux de Jack s’ouvrant sur un monde inconnu, dont on devine la nature par indices discrets (souvenez-vous maintenant d’Avatar), la panique au milieu des débris de l’avion en flamme, les premiers flashs du crash… Un incipit de SF de rêve, une immersion instantanée. Sense of wonder : le vertige du dépaysement, l’exultation devant l’étrange, l’impossible, l’inexplicable. Une vieille ficelle, que J.J. Abrams, puis, surtout, Carlton Cuse et Damon Lindelof, ont tirée avec virtuosité. Pour le meilleur, et pour les six années suivantes.

Perdu pendant six ans
Six ans à ressasser les mêmes problèmes, à tourner les termes de l’équation dans tous les sens, à la faveur des creux que procure souvent l’existence, et que l’on remplit avec ce genre de fables. Dans une file d’attente, sur un quai de métro, je me demande : le monstre existe-t-il vraiment ? Est-ce bien le vrai Locke que l’on voit dans la saison 5 ? Ai-je affaire au grand Mythe de mon temps ? A mon Homère, mon Shakespeare ? Avec, parfois, de violents accès de réaction : pourquoi m’encombrer de telles fadaises ? De ce mélo ringard ? De ces histoires de dieux et de voyages dans le temps, moi qui ne crois qu’en la Science ? Mais rien à faire : Lost m’obsède, depuis le début, comme Lovecraft, Dick, ou Dantec m’ont obsédé, avec leur dinguerie congénitale. C’est le « sens du merveilleux », l’effet-SF, intact depuis Wells, Asimov ou Clarke. Un procédé addictif, au-delà de la raison, et des agacements ponctuels (que de maladresses parfois, comme dans les premiers pulps !). J’avais goûté aux séries à suspense (24), aux personnages complexes (SFU), à la mythologisation en direct (Les Soprano)… Lost m’a donné les trois d’un coup. Quand je pense à la place que cette série a pris dans ma vie, c’en est presque ridicule. Un ami à qui j’avais montré un épisode il y a quelques années m’avait dit : « Ouais, pas mal mais… tu vas vraiment regarder jusqu’au bout ? Tu auras quoi, 30 ans quand ça va se finir ? ». Précisément. La fin de Lost va coïncider  avec une étape hautement symbolique de ma vie : j’y vois un sens, un rite de passage ; je suis un peu paumé. J’ai passé la deuxième moitié de ma vingtaine à errer dans le scepticisme le plus total, avec pour seule boussole une histoire improbable de survivants sur une île aux propriétés magiques - en espérant ne pas mourir avant de connaître la fin. Qu’y aura-t-il après ? Le vide, certainement.

Histoire des histoires
Car voilà, finir Lost s’apparente à une petite mort. Une mort simulée, avant le véritable clap de fin. Patrick O’Leary, dans Le Don, développe une théorie sur le rôle anthropologique des histoires, ces choses qui nous ont « différenciés des animaux » : « avant que surviennent les sorciers, il n’existait pas d’histoires. Ce fut cela, leur don. Celui qui nous a rendus humains. (…) Elles nous ont valu des joies que nous n’avions jamais imaginées, des appétits que nous n’avions jamais connus. Car, quand nous sommes devenus auditoires et Conteurs, les histoires ont formé notre désir le plus vif. Mais ce désir avait un prix. Leur fin ». Car Homo sapiens, jusque-là englué dans l’immédiateté de ses besoins, s’est mis à envisager le terme des choses. « Vous avez toujours redouté la mort. Il n’en a pas toujours été ainsi, voyez-vous. Vos ancêtres ne craignaient que la douleur. Avant d’apprendre que les fins existaient, ils n’avaient pas peur de mourir. Ce sont les histoires qui le leur ont enseigné ». Les « sorciers » auraient donc apporté les histoires, le don de raconter. La « magie », c’est qu’un organisme en lutte pour sa survie parvienne à se décoller du présent pour envisager des mondes fictifs. Cette faculté n’avait rien de nécessaire. Quelque part, elle est même contre-productive. Des cerveaux conçus pour baiser et se battre sur des prairies préhistoriques n’ont nullement intérêt à se figer dans la contemplation de leur nombril et l’angoisse de la mort. Mais si la magie, c’est ce qui fait fi de la causalité, des rapports nécessaires entre les choses, alors les histoires sont notre surnature. L’irruption du possible dans le réel. Un miracle.


Fin d’un oasis
Lost a été un miracle, un luxe, et maintenant, il faut envisager sa fin. Un signe parmi d’autres : la mort du personnage de Charlie (Dominic Monaghan, recyclé dans Flashforward, un sous-Lost qui a fait un flop) s’est répercutée dans le réel. Ce rockeur de Manchester, dont le groupe brit-pop monté avec son frère est un carton mondial, était sans doute inspiré des frères Gallagher. Et puis, un « oasis », c’est une île, n’est-ce pas ? Et quelle est la chanson que chante Charlie dans la rue, dans le flash-back de Desmond (S03E08) ? « Wonderwall », bien sûr. Après tout, « We ARE on an island, man, this is England ! » Je jubile, car tout concorde, tous les éléments semblent s'allier pour donner à ma vie une forme cohérente. Et bien sûr, en août 2009, alors que j’attendais de voir le groupe pour la première fois, Oasis a splitté. Devant moi, littéralement. Un avant-goût, sans doute, de la déception qui m’attend quand le rideau va tomber sur la série. Je veux connaître la fin, et en même temps la retarder. Demain, après-demain, je ferai partie de ceux-qui-savent, ceux pour qui les mystères sont dissipés, pour qui Lost appartient au passé. Je pense à Cioran, qui avait toujours le mot pour rire : « La tragédie de l’homme, c’est la connaissance » : impossible de ne pas la désirer, et impossible d’y trouver le bonheur. « Le savoir est un fléau, et la conscience une plaie ouverte au cœur de la vie. L’homme ne vit-il pas la tragédie d’un animal constamment insatisfait, suspendu entre la vie et la mort ? » (Sur les cimes du désespoir). Quand on aura rendu compte des miracles de l’île, il ne restera plus rien à ruminer. Juste un goût amer, la mélancolie de la lucidité. Et puis je lis cette phrase de Douglas Adams, dont Le Guide galactique est en soi un remède au malheur : « Une théorie dit que si on découvre à quoi sert l’Univers et pourquoi il est placé là, il disparaîtra immédiatement pour être remplacé par quelque chose d’encore plus bizarre et inexplicable. » Pourvu que ce soit vrai.


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