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Les Saints et les Fous

Les mille automnes de Jabob de Zoet, de David Mitchell

31 Janvier 2012 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Autres Littératures

Mille-automnes.jpg

 

Le Japon a plusieurs surnoms, dont celui du « pays aux mille automnes ». En 1799, c’est surtout un pays fermé, dont les automnes successifs servent à marquer les années de règne de l’empereur (ici, Kansei), dans un temps cyclique que tout oppose au temps des chrétiens. Un choc des cultures qui prend bien d'autres formes, mais ne s'observe qu'à un seul endroit : la presqu’île de Dejima, qui sert de porte d’entrée et de sortie à un empire fermé à double tour, un demi-siècle avant l’ère Meiji. En 1799 donc, Dejima est un mini-comptoir hollandais, au large de Nagasaki : les calvinistes des Pays-Bas n’ont pas la fibre missionnaire des catholiques portugais, mais se livrent plus volontiers au commerce... A condition de ne pas pratiquer ostensiblement leur religion et de ne pas apprendre le japonais, l’empire choisit de les tolèrer. Jacob de Zoet, héros malgré lui, est clerc pour la Compagnie hollandaise des Indes orientales ; naïf et moral, haï des autochtones racistes comme de ses compatriotes magouilleurs, il devient le dindon d'une sinistre farce mise en scène par sa hiérarchie, avec l'aide bienveillante, pour le volet sordide, de l'administration japonaise. Personne ne sortira grandi de cette féroce étude de caractères, ni le Tartuffe batave, ni le Christophe Colomb anglais, ni le Marquis de Sade nippon. 

 

Dejima

 

Sept cent pages sur le Japon post-médiéval, c’est long en apparence. D’ailleurs, on progresse difficilement dans le premier tiers du livre. Où va-t-on ? Y a-t-il une intrigue ? A voir... Plutôt six ou sept intrigues... Et même autant que de personnages (qui sont en nombre impressionnant). Les mille automnes est un roman dense. On pense parfois à Mason & Dixon de Pynchon, pour la profusion de détails et la reconstitution maniaque d’une époque ; pour l’humour qui transpire de chaque ligne, aussi. Les personnages sont tous fantasques, ridicules, bigger than life. Et la réticence initiale de s'envoler avec les pages : on plonge alors dans la langue comme dans une eau régénérante, dont on ressort béat, admiratif, reconnaissant. La recette ? Une imagerie puissante qui ponctue des dialogues épiques, dans un exercice d’équilibre réussi à chaque page. Un Japon zen, presque vierge, comme toile de fond devant laquelle vient s’agiter toute l’époque coloniale... La peinture en demi-teinte d'une tradition millénaire et inamovible, à la fois tentée et horrifiée par le progrès, avec en surimpression la figure nouvelle de l'époque, tracée en lettres de sang. Un tableau historique qui pourrait être manichéen mais ne l'est pas, tant les japonais traditionnalistes, paranoïaques et superstitieux, n’offrent pas d’alternative enviable aux européens avides et calculateurs.

David Mitchell, virtuose de la langue, sait aussi faire (à l’inverse de Pynchon) dans l’économie de moyens ; Japon oblige, il favorisera l’art du haïku. Pour tout décor parfois, un simple trait, une description courte et évocatrice (« Des brindilles humides craquent dans les faibles flammes, comme si l’on marchait dessus ») ; toujours, la recherche d'une poésie du quotidien (« Un mendiant chevelu agenouillé au-dessus d’une flaque de vomi se révèle être un chien »). Si l’ensemble est assez sombre (que d’occasions manquées ! que l’homme est mal fait !), il n'attriste jamais. Ce ne sont pas les passions tristes qui animent le texte, mais celles qui vivifient l'âme. Oui, l’âme, cet organe inexistant et pourtant insatisfait, qui ne trouve son repos qu’au milieu des livres. Les milles automnes de Jacob de Zoet lui apportent une courte paix, et même, osons le mot, un peu de bonheur. Chez Mitchell, les tragédies deviennent une occasion de se réjouir, non pas pour ce qu'elles disent, mais parce que la langue qui les porte exalte les sens et la joie d’être. Au-delà du cadre exotique et des innombrables destins qui s’entrecroisent, c’est l’expérience de lecture qui prime : quand on se sent bien au cœur des mots, que leur mélodie est celle de l’évidence, on sent alors l’auteur épouser sa propre petite musique… Habile retournement du dispositif, que Mitchell accomplit comme si de rien n’était, avec une simplicité désarmante. Il paraît que le britannique n’a pas un succès fou par chez nous ; de fait, je n’avais pas lu ses romans précédents. Il vient, au moins, de gagner un lecteur. Quant aux Mille automnes, ils aideront assurément à passer l'hiver, et devraient figurer dans le best-of 2012, tant ils font figure de point d'entrée idéal dans cette nouvelle année littéraire. "Coup de coeur", comme ils disent à la fnac.



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rmd 10/04/2012 13:42

Oui, beaucoup aimé, j'y ai trouvé du plaisir à chaque page. Mais il est très différent des autres.

Pierre Jouan 10/04/2012 14:07



OK, je sais donc ce qui me reste à faire...



rmd 10/04/2012 10:28

Jette-toi sur "écrits fantômes" et "cartographie des nuages", ça en vaut vraiment la peine.

Pierre Jouan 10/04/2012 13:22



Yep, c'est prévu. Tu aimes les Mille automnes ?