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Les Saints et les Fous

Les mêmes yeux que LOST, de Pacôme Thiellement

11 Janvier 2012 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Science-fiction

 

 

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Il fallait s’y attendre, ce blog n’a jamais reçu autant de visites que depuis l’établissement de mon best-of 2011 des séries tv. J’en tire les conséquences, en prenant la résolution de parler aussi souvent que je peux de ce médium – qui est devenu, après tout, mon second centre d’intérêt, devant la musique ou le cinéma.

On m’a demandé pourquoi, dans le best-of susdit, je regrettais la fin de Lost (voir aussi ce billet d'époque, encore plus "émouvant"). Quoi, cette fiction grand public labellisée TF1, avec ses acteurs télégéniques parfaitement coiffés après un crash d’avion, ses bonasses improbables qui mouillent leur t-shirt une fois sur deux, la seconde fois étant consacrée au bronzage en maillot deux pièces, quoi, ce gloubiboulga fantastico-magique, ennuyeux dès sa seconde saison et parfaitement imbitable par la suite, étiré pendant six longues années afin de river le spectateur crédule devant son poste, pour finir en eau de boudin, sur une scène finale à peine moins ridicule que celle de Tree of life, quoi, ce sous-produit de la culture américaine n’était donc pas une véritable arnaque ? Eh bien non, bande de mécréants, et j’espère qu’il y a un enfer pour les gens coupables d’un tel snobisme mal placé.

Et si, malgré tout, vous avez vu la série jusqu’au bout mais restez sceptique sur sa valeur, je ne saurais trop vous conseiller la lecture des Mêmes yeux que Lost, de Pacôme Thiellement, qui pour le coup vous les ouvrira grands, les yeux.

 

 

 

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Le livre, signalons-le, se présente sous la forme de six chapitres (comme autant de saisons), comprenant respectivement 4, 8, 15, 16, 23, et 42 paragraphes (soit la suite de nombres qui structure la série), et dont le total fait 108, comme (entre autres) le nombre de grains du chapelet shivaïte. Et ce n’est pas un hasard.

Figurez-vous que sous l’apparent chaos d’une série épuisante à force de changer de direction, au-delà de l’impression que donnent les scénaristes de virer de bord brusquement sans bien savoir où ils vont, et de simplement chercher à rallonger la sauce, se cache un grand dessein : Lost raconte la même histoire que plusieurs vieilles traditions. Hasard complet ou intention des scénaristes ? Difficile à dire... Toujours est-il que l'on retrouve les motifs qui font Lost dans le bouddhisme, l’islam chiite, la Gnose judéo-chrétienne, et un ensemble d’autres corpus philosophico-religieux (néo-platonisme, zoroastrisme), dont certains auteurs pensent qu’ils dérivent tous d’une même source, la « grande tradition primordiale », dont toutes les cultures ne seraient que des incarnations particulières.

Dans Le Roi du monde (1932), René Guénon rassemble des récits concernant l’« Agartha », un monde sous le monde, dirigé par un roi qui se tient en son centre. Ce monde est souvent figuré comme une île qui renferme un puits de lumière, assimilée à la divinité pure. Par opposition au monde terrestre des apparences, il représenterait le "vrai" monde, divin, unifié et lumineux. Tuons le suspense : l’île serait celle de Lost, le Roi serait Jacob (puis Jack, puis Hurley), et la lumière serait… la lumière (saison 6).

 

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Bien sûr, il faut avoir vu la série jusqu’au bout pour comprendre qu’il n’y avait que cela, derrière les mystères : un puits de lumière. Depuis six ans, les téléspectateurs attendaient autre chose. Et par exemple, des réponses à toutes les questions posées. De ce point de vue-là, Lost est très déceptive : pour beaucoup de choses, il n’y aura aucune explication. Les dizaines de fausses pistes ouvertes, notamment lors des trois premières saisons, ne mèneront à rien. Lors de la diffusion du dernier épisode, beaucoup de fans se sont plaints : finalement, on s’était moqué d’eux, il n’y avait rien à comprendre, et les scénaristes faisaient n’importe quoi, depuis le début.

D’après Pacôme Thiellemet, bien sûr, il n’en est rien. Ce qu’il fallait comprendre est ailleurs. Lost ne se regarde pas passivement, et de ce fait, nul ne pouvait exiger des réponses, claires et définitives, aux mystères de l’île. Lost ne fonctionne pas comme Usual supects, et la mécanique du suspense n’est pas là pour déboucher sur une situation aplanie, dans laquelle ne subsiste plus la moindre zone d’ombre. Car alors, on pourrait tout reprendre, vérifier la cohérence de l’ensemble, tester la solidité du système ; ce serait un petit jeu sans enjeu, simple gymnastique de l’esprit, comme un Rubik’s Cube narratif. Ce ne serait pas inintéressant, bien sûr : mais nous avons mieux à faire.

Les six années passées à regarder Lost n’étaient pas censées être un divertissement. C’étaient des années d’initiation : une inititiation à une forme de connaissance supra-humaine, à une Loi supérieure. Jamais, dans l’histoire de l’humanité, une telle initiation en temps réel n’avait d’ailleurs eu lieu à si grande échelle. Tous, nous nous demandions qui pouvait bien détenir le secret de l’île, et nous ouvrir à une connaissance supérieure : était-ce John Locke ? Ben Linus ? Richard ? Charles Widemore ? Eloise ? L’Homme Sans Nom ? Et tous nous montions, sans le savoir, les barreaux de l’échelle de la connaissance. A la fin, las d’être dupes de tous ces imposteurs, il fallait se rendre à l’évidence : nul autre n'était le dépositaire de ce savoir ancestral que nous-mêmes. Mais il fallait passer par toutes ces étapes pour se re-souvenir, se purger du chaos du monde sensible (changeant, trompeur, douloureux) pour re-coïncider avec notre nature profonde.

« La spécificité de Lost, c’est de nous avoir montré que regarder, ce n’est pas seulement subir ; regarder, c’est voir, et voir, c’est être. C’est le pari de Lost : transformer notre manière d’être en transformant notre manière de regarder ; introduire les hommes d’aujourd’hui à une relation consciente au monde de l’âme : faire de la télévision l’organe de la connaissance non humaine et le lieu de notre connexion aux décisions du Roi du Monde. »

 

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Pour certains, la télévision est un instrument de propagande, ou un facteur de séparation des gens : c’est ce qui tue à la fois la sociabilité et la capacité de se rebeller. Pour d’autres, comme Pacôme Thiellement, c’est l’auxiliaire moderne de l’ascèse. Seul devant les images (contrairement au cinéma), le téléspectateur fait une expérience singulière ; à condition que le programme ne prenne pas la forme d’un « jeu » ou d’un commentaire bavard, l’individu esseulé entre dans une relation personnelle aux images, lieu d’un enrichissement sans équivalent. Qui ne le sent pas, aujourd’hui que nous passons des heures, dans l’obscurité de nos chambres, à nous confronter aux univers visuellement puissants de Mad Men, Sons of Anarchy ou Game of Thrones ? Qui a encore l'impression de "perdre son temps", ou de "se vider la tête" alors que, précisément, nous la remplissons d'un corpus d'image qui nourrit notre vie quotidienne ?

A ce titre, Lost est justement un programme qui, contrairement à tout ce qui fut reproché à ses scénaristes à l’issue de l’ultime saison, ne prend pas les téléspectateurs pour des cons. Parties prenantes du dispositif, sujets embarqués dans l’expérience, ces derniers ont eu droit à la plus formidable confrontation à une connaissance supérieure de l’ère télévisuelle. La vraie quête de Lost, c’était la quête de soi. Nous étions effectivement perdus, on nous a donné l’occasion de nous réconcilier avec nous-mêmes, après avoir épuisé toutes les configurations de l’existence fausse. Nous sommes Hurley, le personnage-spectateur perdu dans l’intrigue, qui comprend finalement que la responsabilité suprême lui revient ; dorénavant, le gardien du secret, c’est lui (nous).

Et Lost n’est pas un énième produit américano-hollywoodien : sa morale est foncièrement anti-occidentale, comme les traditions auxquelles elle se réfère. Ses personnages principaux sont détruits par le monde moderne avant d’arriver sur l’île. Jack, Kate, Sawyer, Locke ou Hurley sont des êtres solitaires et malheureux : le mythe de la réussite individuelle apparaît pour ce qu’il est – un mythe. La sagesse de Lost est profondément orientale : il faut quitter la chaîne de causes et de conséquences (le kharma), tourner le dos au monde enténébré de la matière, refuser le cycle corrompu de l’engendrement biologique au profit de l’acceptation d’un ordre symbolique. Les trajectoires individuelles sont des catastrophes, et seule la prise de conscience d’une nature fondamentalement commune, au-delà de ce monde illusoire, peut assurer le salut de l’âme. Même lorsque, dans la saison 6, on nous présente la vie alternative des personnages, dans laquelle ils ont tout ce qui leur manquait à l’origine, cette vie est ratée et malheureuse : parce qu’ils courent après une définition occidentale du bonheur (une accumulation de plaisir dans ce monde) nécessairement insatisfaisante.

 

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A la fin de la série, il faudra "soit tout accepter, soit tout refuser". Le spectateur devra "croire à une dimension mythique de l'existence ou à un pur réalisme désenchanté. Ou bien il sera, tel Hurley, Roi du Monde ; ou bien il quittera la série, déçu et énervé, persuadé que, pendant tout ce temps, on s'est drôlement fichu de lui." Voilà où nous en sommes : ce qu'on exige de nous, c'est un "saut dans la foi", le même que l'on a exigé de Locke, Jack et les autres. Alors qu'il aura été impossible, pendant six ans, d'obtenir la moindre information fiable sur la nature de ce qui nous était raconté, il nous est demandé de tout accepter en bloc, y compris les mystères irrésolus et la fin nanardeuse, ou de tout rejeter en hurlant à l'escroquerie. Pour ma part, tout au long de la saison 6, j'étais comme Jack dans l'acceptation pure. Le héros d'action du début de la série s'était métamorphosé en partisan du non-agir, entièrement soumis à la Loi. C'est un choix, un saut, que j'ai fait sans condition. Je n'ai pas, je l'avoue, la force d'âme nécessaire pour renier tout à coup six années aussi belles. "Une fiction qui ne sert pas à illuminer la vie ne vaut rien", conlut Pacôme Thiellement. Une fiction qui l'a illuminée à ce point vaut forcément quelque chose.

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