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Les Saints et les Fous

Le Goût de l'immortalité, de Catherine Dufour

14 Février 2012 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Science-fiction

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L’autre jour, j’ai dû passer 48 heures à l’hôpital. J’étais donc en proie à une irrépressible angoisse, incapable de résoudre le problème suivant : qu’allais-je bien pouvoir lire ? Il y a quelques années, pour une appendicite, j’avais emporté Sur la route de Kerouac : cela parlait d’évasion, de liberté, de grands espaces, c’était délicieusement inapproprié. Cette fois-ci, j’ai pensé à l’ambiance de mort des hôpitaux, à l’odeur de désinfectant qui badigeonne les corps meurtris, au va-et-vient silencieux des infirmières, qui volent de chambre en chambre comme les anges du paradis, aux soupirs de fatigue qui répondent aux râles de souffrance, au professionnalisme clinique des chirurgiens qui, postés au pied du lit comme des croque-morts autour d’un cercueil, prononcent la sentence du jour sur le ton froid des assassins, bref, à tout ce décor joyeux qui encadre ce que l’on appelle maintenant, par pudeur, la « fin de vie », et j’ai empoigné un livre dont le titre était en soi une promesse : Le Goût de l’immortalité. Comme en plus j’avais une chance, infinitésimale certes, mais une chance statistique quand même, d’y passer pour de vrai, je voulais me faire une idée de ce qui nous attendra d’ici quelques siècles, et au moins en capter l’odeur à défaut d'y goûter moi-même.

 

Car l’immortalité techno-scientifique n’a rien d’une chimère : d’ici quelques décennies, peut-être un siècle, elle sera parfaitement envisageable. La dégénérescence des cellules sera un phénomène parfaitement expliqué, et on ne voit pas ce qui pourrait empêcher d’en inverser la tendance. La question, morale, qui sous-tend le roman de Catherine Dufour, est celle-ci : pour quoi faire ? Ce n’est pas de l’éthique, ni de la bioéthique : on ne se demande pas s’il est bien ou mal de « transgresser » les « lois naturelles ». C’est un travail de moraliste, au sens de Chamfort ou Cioran : pourquoi perpétuer la catastrophe ? Au 23ème siècle, le monde est un beau bordel : mégalopoles surpolluées, divisées entre habitants des hauteurs et habitants des sous-sols ; humains modifiés et standardisés selon deux modèles dominants (européen et asiatique) ; Etats-multinationales en guerre ; terrorisme biologique ; fichage génétique ; fanatisme afro-américain décidé à demander des comptes au monde blanc ; etc. Une vie de chien, entre pauvreté endémique et privilèges cher payés. Une sorcière en Manchourie a trouvé un remède infâme contre la mortalité : une potion amère qui transforme in extremis les mourants en zombies. Des zombies conscients, intellectuellement intacts, mais éternellement froids, laids, et repoussants. Apparemment, l’immortalité a un goût de chiottes.

 

C’est de la SF, donc, et de la SF plutôt classique thématiquement. Mais attention, Dufour n’est pas la dernière des stylistes : tout est porté, comme d’habitude, par une énergie qui semble inépuisable, une rage presque, une urgence dont on ne trouve en général l’équivalent que dans la musique (punk, évidemment). C’est plein de néologismes, de techno-jargon et d’inventions orthographiques (les noms propres ne prennent pas de majuscules, réservées à la Faune et la Flore), et bien sûr, cela va à cent à l’heure. Si la seconde moitié comporte quelques longueurs, la première est véritablement jubilatoire, avec son feu d’artifice technique et ses aphorismes à la Houellebecq. En somme Dufour fait du véritable cyberpunk (car, rappelons-le, messieurs Gibson et Sterling n’étaient pas particulièrement friands du mouvement musical en question) : avec ses ambiances d’égouts, sa grandiloquence mortuaire, et son cynisme désespéré, Le Goût de l’immortalité est à la SF ce qu’un morceau des Cramps est au rock’n’roll : Surfin’Bird, mais avec du speed, un masque vaudou, et une envie de danser sur la mort en criant comme des bêtes. Parce que l’immortalité pour nous, hein, walou.

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