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Les Saints et les Fous

Le Bloc, de Jérôme Leroy

21 Novembre 2011 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Polar

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Au début, j’ai pensé à un roman sur le Bloc Identitaire, ce mouvement d’extrême-droite new wave qui a troqué l’antisémitisme contre l’islamophobie saucisson-pinard. Finalement, non, c’est un roman sur l’extrême-droite tout court. Les noms ont été changés, mais pas l’histoire de France, ni ses figures, ses courants, ses anecdotes. Le Front National s’appelle « Bloc Patriotique », Le Pen s’appelle Dorgelles, et le crochet à la main remplace l’œil bandé ; pour le reste, c’est du kif-kif (ou presque).

 

Paru en Série Noire, Le Bloc se présente comme un polar : après plusieurs semaines d’émeutes et près de huit cent morts, le gouvernement français s’apprête à offrir des ministères clés aux « bloquistes » afin de ramener l’ordre. La nuit des négociations, deux anciens camarades se souviennent ; l’un, Antoine Maynard, écrivain anar de droite, est marié à la fille Dorgelles, celle qui a hérité du parti et doit bientôt entrer au gouvernement ; l’autre, Stanko, est un ancien skin devenu chef du service d’ordre du Bloc. Le premier s’impatiente du retour de sa femme (cause première de son engagement), dont il sait que les responsabilités l’éloigneront immanquablement ; le second se cache dans Paris, poursuivi par les hommes qu’il a formés, parce qu’il est devenu gênant pour le parti. L’un voit un monde mourir, l’autre attend la mort.

 

Le canevas « polar » sert de prétexte à un double exercice : revisiter un demi-siècle de vie politique française depuis ses franges maudites ; et parler un peu du « temps d’avant », celui où même les fachos, avant d’être remplacés par des technocrates en quête de respectabilité, avaient un côté haut-en-couleur et romanesque. A ce titre, on a reproché de façon absurde à Jérôme Leroy d’avoir écrit un vrai bouquin d’extrême-droite, dépourvu d’objectivité, et rempli de raisonnements fascistes plus vrais que nature… éternels reproches formulés à l’encontre de ceux qui essaient de rapporter une pensée vivante au lieu de la juger (James Ellroy, pour n’en citer qu’un). Or, l’écrivain écoute des voix en lui, fussent-elles ignobles, et il n'a pas à les censurer en vertu de critères moraux extérieurs au roman (et à l'art en général).

 

En revance, Jérôme Leroy joue un peu avec le feu, ouvrant la porte à tous les soupçons, quand il mêle des éléments autobiographiques à la vie de ses personnages. "Antoine Maynard" grandit à Rouen, va au lycée Corneille, aime le doo-wop et les girl groups, et a une connaissance plus que raisonnable de la littérature d’extrême-gauche – soit, si l’on en croit son blog, la vie et les goûts de l’auteur lui-même, réinjectés dans ce qui semble être un exercice au goût douteux, du type « si j’étais devenu facho… ».

 

Chacun sera juge ; pour ma part je m’en fous, mais j’ai un sens moral très faible. Il y a quelques autres défauts minimes : çà et là, une lourdeur stylistique, une phrase mal faite, une virgule mal placée ; ici encore, une scène qu’on croirait tirée, mot pour mot, d’un certain documentaire fameux dans les "milieux" (Antifa, Chasseurs de skins). Mais rien de tout cela n’est vraiment gênant, car Le Bloc se lit d’une traite... Il y a toutes ces petites histoires de la politique occulte, tous ces souvenirs d’une époque où la baston était quotidienne (avec les flics, avec l’extrême-gauche, avec les micro-chapelles dissidentes), où on lisait Chardonne et Perret avant de faire une descente chez les trotsques, où on pouvait faire son petit scandale sur le plateau d’ « Apostrophes », où l’extrême-droite était tellement mal famée qu’elle ressemblait à une armée d’éclopés sanguinaires, son chef en tête. Ces gens là, Jérôme Leroy ne les regrette sans doute pas, mais il regrette l’époque qui allait avec, le Paris d’alors, les chansons d’alors, les filles d’alors. C’est finalement la nostalgie d’une réalité qui a été escamotée, falsifiée, désubstantialisée comme dans un roman de Philip K. Dick, qui est le vrai sujet de ce faux polar. En « ratant » le roman noir, Leroy réussit le roman historique, et c’est déjà beaucoup.

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