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Les Saints et les Fous

Ian McDonald est un dieu.

14 Juin 2011 , Rédigé par petebondurant Publié dans #Science-fiction

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Ian McDonald vient de recevoir le Grand Prix de l'Imaginaire du meilleur roman étranger 2011 pour Le Fleuve des dieux (Denoël, 2010). L'occasion de revenir sur sur ce petit chef d'oeuvre.

 

Décrypter un présent complexe et mondialisé est une tâche difficile. Anticiper ce qu’il sera dans un demi-siècle l’est encore davantage. Effets chaotiques, accélérations, Singularité : voilà la leçon de science-fiction qu'administre River of gods, l'un des rares chefs d'oeuvre du genre de ces dernières années avec Spin de R.C. Wilson, dont il partage l’ambition : écrire une science-fiction de notre temps, à la fois prospective et poétique, émouvante et contemplative au cœur même du thriller et de l’hypertechnologie.  

 

 

 

Le Fleuve des dieux, en v.f., est paru outre-Manche en 2004 ; du même auteur, on a pu lire l’année dernière Roi du Matin, reine du jour, un livre sur son pays d’adoption, l’Irlande, justement récompensé d’un GPI du roman étranger. Le nouvel opus joue toutefois sur un autre registre : futuriste, complexe, il se veut l’enregistrement du chaos à venir, un chaos politique et technoscientifique. Son théâtre principal des opérations, le sous-continent indien des années 2040, avait été jusque-là relativement sous-exploité ; la séance de rattrapage sera conséquente. Patience et concentration sont de rigueur tout au long de ces six cents pages serrées, d’un abord difficile, dans lesquelles on progresse lentement. Néologismes, références historiques et géographiques non explicites, termes hindous ou arabes intégrés dans la narration… la bête s’apprivoise avec patience. Heureusement, c’est l’impeccable Gilles Goullet qui traduit, l’homme derrière tous les pavés difficiles de ces dernières années (Jeff Vandermeer, Peter Watts, R.C. Wilson). Une fois n’est pas coutume, donc, on ne regrettera pas de se contenter de la v.f (Brasyl, un précédent opus de McDonald, avait été allègrement massacré).

 

 

Si la narration est chargée, véritable bombardement d’informations pour les sens, c’est qu’elle est à l’image du pays qu’elle prend pour cadre : l’Inde. En 2047, l’ancienne colonie britannique a éclaté en une multitude d’Etats ennemis, qui luttent pour le contrôle de l’eau. En ces temps de sécheresse inouïe (trois ans sans mousson), la belle unité qui coulait d’un bout à l’autre du Gange s’est tarie au gré des barrages et des partages de territoire. Les états du Bengale musulmans, réunifiés, et l’état indien de l’Awadh, allié des américains, encerclent le jeune et fier Bhârat, menacé en interne par les extrémistes religieux. A Vârânasî, l’ancienne Bénarès, on n’en vit pas moins à l’heure hindoue, dans l’incessant flot de pèlerins qui monte et descend du fleuve, bougie à la main, tilak sur le front, au milieu des bûchers rituels. On prie pour les morts, les dieux, la pluie, la moksha (la sortie du cycle des naissances) ; on pressent le crash imminent.

 

Le lecteur suit alors le destin mêlé de neuf personnages, dont le parcours erratique finit par produire la Singularité, à la faveur de cet accélérateur de particules qu’est Vârânasî, la cité des cités, l’antre des dieux millénaires, au terme d’un climax sidérant de maîtrise et de beauté. Le long de ce fleuve des dieux, on croisera donc des humains et des AI, des sexués et des neutres, des firmes de recherche transnationales et des labos du ghetto, des trous noirs artificiels et des artefacts extraterrestres, des hindous radicaux et des athées dépressifs, des brahmanes et des derviches, des flics et des voyous, des extases et des guerres, du vide et du plein, du temps et de l’éternité, et l’écoulement statique du dieu Gange, au sein duquel on naît, on meurt et on renaît, au gré des créations et des destructions de Shiva. On en ressort épuisé, étourdi, hanté, pas sûr d’avoir tout compris, mais heureux d’avoir fait le voyage.

 

Article originellement paru dans Chronic'art n°68.

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Gilles Goullet 15/06/2011 18:43


Ah tiens, il y a des différences avec
http://www.chronicart.com/livres/chronique.php?id=11876 ?
(en ce qui concerne mon "impeccable" personne, je préfère la version publiée ici ;) )


Pierre Jouan 24/06/2011 03:00



Pardon, j'ai répondu il y a une semaine à ton commentaire, mais visiblement, ça n'a pas marché (je ne maîtrise pas encore toutes les subtilités du truc).


Donc oui, il s'agit de la version papier de l'article, qui est légèrement plus courte que la version web.


S'agissant de ton impeccable personne, j'espère que tu as vu que Ian était encore plus laudatif ici : http://www.chronicart.com/webmag/article.php?id=1706


A+


pierre