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Les Saints et les Fous

Fringe (FOX)

9 Juin 2013 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Science-fiction, #Séries TV

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(Article paru dans Chronic'art, trois épisodes avant la fin de la série)

 

DES HAUTS, DES BAS

En cinq saisons, la série Fringe a changé autant de fois de nature qu'elle nous a fait changer d'univers. Alors qu'elle touche à sa fin, c'est l'heure du bilan, entre enthousiasme et réserves, chaud et froid, à l'image d'un show instable et versatile.

Fringe, c'est l'histoire d'une série mal partie : en 2008, alors que Lost touche à sa fin, J.J. Abrams décide de lancer un show à mi-chemin entre cette dernière, abandonnée en route, et X-Files. Les studios sont formels : Lost est trop compliquée à suivre, il faut donc des épisodes indépendants que l'on peut manquer, quitte à les fondre discrètement dans une trame générale pour fidéliser les accros aux feuilletons. Et Fringe d'apparaître effectivement, dans sa première saison, comme une sorte de série fantastique à l'ancienne, avec son « monster-of-the-week » et ses épisodes formatés. A Boston, une agente du FBI est confrontée à des phénomènes à la « limite » (« fringe ») de la science, allant de l'anticipation technologique au paranormal ; aidée par un vieux scientifique lui-même borderline et de son fils touche-à-tout, elle prend la tête d'une division scientifique du Bureau chargée de collecter et relier ces « fringe events » que le gouvernement ne veut pas confier aux polices traditionnelles. Dans ce fourre-tout technico-horrifique, tout semble d'abord exagéré, incontrôlé, affreusement série B : science approximative, phénomènes improbables, explications tirées par les cheveux... Un nouveau X-Files donc. Et les audiences n'encouragent pas à changer de formule : elles sont excellentes.

 

En marge

Mais voilà, la série entame dès la seconde saison une métamorphose qui voit son intérêt croître à mesure qu'elle perd des spectateurs. C'est le genre d'accident industriel qui jalonne l'histoire du cinéma et des séries et qui fait les chefs d’œuvre. Les « fringe events » n'ont rien d'inexplicable, ils relèvent tous d'un même « schéma » qui dessine la présence d'un monde parallèle, dont les interactions avec le nôtre perturbent les lois naturelles. C'est couper l'herbe sous le pied aux interprétations magiques, en ramenant tout dans le giron de la science, et en même temps ouvrir la porte au récit unificateur, qui change nécessairement la nature de la série. « Ce qu'il y a d'admirable dans le fantastique, c'est qu'il n'y a plus de fantastique : tout est réel », disait André Breton. Fringe procède différemment : il n'y a pas de fantastique parce que tout est scientifique. Cela suppose une conception élargie de la science, et l'admission de terrains de recherche forcément farfelus, fringe (« à la marge ») : pouvoirs psi, univers parallèles, robots métamorphes, des disciplines dont on discute d'ailleurs le statut scientifique quotidiennement, dans les universités les plus sérieuses... Mais Fringe ne discute plus, elle intègre tout : pas de surnature, mais une science étendue qui comprend ses marges. Et à la marge de notre monde, il y en a un autre, similaire et différent : c'est un monde-miroir aux variations subtiles, et c'est le terrain de jeu fictionnel le plus excitant qui soit.

 

Le mal n'existe pas

En assumant sa nature de feuilleton, Fringe a pris une dimension insoupçonnée. Si la saison 2 patauge encore un peu, la troisième est un vrai bonheur : le monde-miroir n'y est pas seulement une mine de trouvailles narratives, c'est aussi l'occasion de donner une ampleur philosophique à la série. Car les « doubles » des héros qui peuplent le monde-miroir, présentés en premier lieu comme des ennemis, s'avèrent les victimes d'une manipulation hasardeuse effectuée vingt ans plus tôt par notre sympathique Walter Bishop, le vieux scientifique fou aux allures infantiles et inoffensives. Il n'y a donc pas de « méchants », parce que le mal radical n'existe pas, il n'y a que des intérêts différents, susceptibles d'être compris par tous. Et cette indécision dans laquelle nous sommes, cette impossibilité de nous déterminer pour un groupe de héros plutôt que l'autre, découle peut-être tout entier du visage d'Anna Torv, l'actrice principale que l'on croyait monolithiquement dépressive, et qui incarne un amour de double à la jovialité communicative, révélant un jeu d'acteur à la palette là aussi insoupçonnée. La quatrième saison poursuit la mue du show, et en élargit encore les enjeux : en supprimant l’existence d’un personnage, donc en modifiant le passé (petite touche uchronique), elle propose d'arpenter une nouvelle timeline, dans laquelle les deux univers ont changé. On retrouve l'ambiance de l'ultime saison de Lost, avec ses flash-sideways ambigus ; on attend que les protagonistes se souviennent enfin, se retrouvent au confluent de tous les univers. C'est le même sentiment jouissif et agaçant, pour le spectateur, d'en savoir toujours plus que les personnages, et d'attendre que coïncident enfin ce que l'on sait et ce qui est raconté, que fusionnent miraculeusement la contemplation et l'action.

 

Chez Orwell

Mais il faudra patienter un peu, sans doute jusqu'au 18 janvier prochain (date de diffusion du series finale), pour la réconciliation définitive. Car la cinquième saison nous a fait un sale coup : en clôturant provisoirement le cycle du monde-miroir pour ouvrir celui du monde-futur, un monde orwellien (touche dystopique) dans lequel nos héros sont entrés dans la clandestinité, elle a brusquement laissé derrière elle quatre années d'interrogations et de pistes non suivies pour nous jeter dans un monde simple, binaire (les bons et les méchants). On ne déteste pas qu'une saison change sans prévenir, se retourne comme un gant pour exposer de nouveaux enjeux (Lost), ou s'élève à un autre niveau en privant le spectateur de ses repères rassurants, mais Fringe semble plutôt avoir vendu son âme avec ce thriller futuriste apparemment hors-sujet. Les épisodes 9 et 10, diffusés avant la trêve de Noël, semblaient reprendre la bonne voie en ré-invoquant la mythologie du show (timelines folles et LSD) ; suspendons donc encore un peu notre jugement, nous ne sommes jamais à l'abri d'un coup de maître. Qu'un tel monstre inclassable, capable du meilleur comme du pire mais n'ayant eu de cesse de se bonifier, finisse en beauté, et nous serons heureux pour toujours. Dans cet univers comme dans les autres.

 

 

 

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omni tech support guides 23/09/2014 11:56

I have not seen this movie before. But I have decided to watch this after reading your review. It seems to be so much interesting now. I used to watch classical movies only. But I am not sure about this one