Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les Saints et les Fous

Espion de l'étrange (un pulp français)

20 Juin 2011 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Science-fiction

 espionJe connais mieux le Serge Lehman critique que le Serge Lehman romancier, et pour cause : je n’ai lu aucun de ses romans. Quelques nouvelles éparses, une bande-dessinée ( La Brigade chimérique), et surtout, surtout, ses inépuisables préfaces, qui sont toujours l’occasion de franches rigolades et d’interminables échanges de politesses au sein du fandom SF. Cela dit, hormis la trilogie F.A.U.S.T., Lehman n’a pas été très prolifique en formats longs… et ses premiers écrits sont parus sous un (autre) pseudonyme. Quoi de mieux, donc, pour se familiariser avec son œuvre romanesque que la réédition aux Moutons électriques de son cycle de l’Espion de l’étrange, paru de façon un peu chaotique au début des années 90 ?


Eh bien, il y avait sans doute mieux, et Lehman nous prévient dans sa préface : « Espion de l’étrange n’est pas de la grande littérature mais les histoires regroupées sous ce titre peuvent encore faire plaisir si on le les prend pas trop au sérieux. » Soyons indulgents, donc. Les « histoires » en question se composent de deux romans parus au Fleuve Noir et de quatre nouvelles disséminées dans divers fanzines. Elles reprennent le personnage de Karel Dekk, narrateur et auteur officiel de l’œuvre, et bien sûr alter-ego de Lehman, un alter-ego spécialiste de science-fiction et de phénomènes paranormaux. Le but avoué de l’auteur était de faire du pulp français, avec des décors parisiens et des membres réels du milieu SF francophone. En somme, de faire dans le distrayant, tout en fantasmant un mouvement littéraire conscient de lui-même, avec ses figures, ses courants, et ses lieux de prédilection, à la façon des américains de l’Âge d’Or.


Et en effet, c’est assez distrayant, et parfois même savoureux quand on connaît le petit milieu en question. Deux éléments à retenir, à mon avis, de cette anthologie : le roman éponyme, Espion de l’étrange, court et efficace, qui plante le décor du cycle (la banlieue sud, la Sorbonne, et les mondes parallèles)… On savourera, en passant, le moment où Karel Dekk, dès le second chapitre, se réfugie chez Roland Wagner pour fumer des joints (qu’elle est loin, cette époque !). Et puis « Le système Dougoudjiev », nouvelle assez cocasse où les VIP de la SF, réunis au célèbre Déjeuner du Lundi (une tradition d’un demi-siècle !), sont croqués en quelques traits : Klein, Curval, Leconte, Berthelot, Altairac, Meurger… Une friandise pour affranchis. Pour les autres, cela risque de paraître, comment dire… assez obscur, sinon vain. Les gros clins d’œil appuyés entre happy few, l’auto-parodie, la surcharge de références, sont les défauts récurrents de Lehman, des défauts qui l’ont souvent empêché de terminer ses œuvres. Espion de l’étrange laisse toutefois une agréable impression, celle d’un jeune auteur bourré d’idées, au style impeccable, qui ne laisse qu’une envie : lire au plus vite la suite de sa production, et notamment Le Livre des ombres (L’Atalante, 2005), dont j’ai feuilleté quelques pages extrêmement prometteuses.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article