Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les Saints et les Fous

Deux uchronies

6 Juillet 2011 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Science-fiction

D-or-et-d-meraude.jpg

 

Reves-de-Gloire

 

A la page des critiques SF de Chronic’art n°72 (en kiosques tout l’été), il y a une sorte de bizarrerie. La chronique de Rêves de Gloire de Roland C. Wagner commence ainsi : « Le genre uchronique ou Steampunk sous la plume d’un auteur français, c’est souvent l’assurance de se limiter au quatrième de couverture, tellement c’est dénué d’intérêt, noyé dans l’anecdote et le détournement puéril » (M.-P. Baudry). Un constat que j’ai fait aussi, à de nombreuses reprises. Car l’uchronie est un genre sur-représenté dans la science-fiction contemporaine, en particulier en France. Contrairement à ce que qu’avance Salomé Kiner sur Rue89, le genre n’est pas « nouveau » ni « méconnu », et encore moins « malfamé »… C’est, au contraire, celui qui est peut-être le plus exposé. Il a ses collections dédiées, et bientôt son Prix. Et il est peu d’auteurs qui, un jour, n’y aient pas eu recours.

 

La mise en garde de mon confrère était donc justifiée. Problème : la chronique qui jouxtait celle de Rêves de Gloire était consacrée à D’Or et d’émeraude, d’Eric Holstei : un roman uchronique écrit par un français. De quoi soupçonner chez l’équipe de Chronic’art des tendances à la schizophrénie… Et le pire, c’est que les deux recensions se concluent de la même façon : pour RdG, un « roman à l’ambition rare, absolument passionnant de bout en bout de ses 700 pages tenues serrées jusqu’à la fin. » ; et pour D’or et d’émeraude, « une chose est sûre : le livre ne se lâche pas. Passionnant de bout en bout » (Pierre Jouan). Soit le même argumentaire, et les mêmes mots, pour deux livres dont l’un était censé faire figure d’exception. Phrases toutes faites, journalistes paresseux, mensonge sur la came ? Non. Pire que cela : ce mois-ci, il y avait bel et bien deux exceptions.

 

A présent que j'ai lu les deux, je peux me lancer dans un petit comparatif. Au jeu des couvertures, il n’y a nul vainqueur : elles sont toutes les deux infâmes. On est pourtant habitué, dans le milieu SF, à avoir un peu honte de sortir ses livres dans le métro. Mais là, c’est de la laideur de compétition, de celle qui vous assure une place dans les « Prix du pire » de fin d’année. Heureusement, ce ne sont pas les seuls prix que se verront attribuer ces deux titres.

 

Quelques mots de D’Or et d’émeraude, tout d’abord. Le second roman d’Eric Holstein, dont on appréciait jusqu’à présent les talents de nouvelliste, est scindé en trois parties, qui jouent sur autant de registres : réaliste, historique, uchronique. Le jeune Simon part à la recherche de ses racines en Colombie, avant d’être catapulté au 16ème siècle, en pleine conquista espagnole. Le lieutenant Quesada, chargé par Charles Quint de soumettre l’Altiplano à l’Empire, s’y heurte à une résistance inattendue. Conséquence : les amérindiens gagnent la guerre. Avec un point de divergence situé 400 ans en arrière, l’effet uchronique est saisissant : au 21ème siècle, la carte géopolitique du monde est bouleversée. L’Amérique du Sud est constituée de trois empires, Inca, Chibchauaia, Amazonien, qui traversent une crise à la fois économique, politique et identitaire. Holstein fait du bon boulot, en s’appuyant sur une solide connaissance de l’histoire colombienne, qui lui permet de décrire un présent modifié complexe mais cohérent. Et comme en plus c’est très bien écrit, on tient là une perle rare.

 

Mais il y a Rêves de Gloire, donc, venu semer le trouble dans nos sentiments. Voilà deux livres comme il n’y en a, en général, qu’un par an. Et encore… Le dernier en date, c’était Le Déchronologue, un livre de SF dans le passé (hm, hm…), et il avait reçu tous les honneurs possibles, comme il se doit. Cette année, nos deux « exceptions » vont faire la course en tête un peu partout, dans les listes de nominés aux Prix comme dans le cœur des lecteurs (j’ai bien peur que Léo Henry, pour sa part, ne manque de soutiens…).

 

Hiérarchiser ces deux oeuvres n'est pas une mince affaire, mais j'ai quand même réussi à dégager une préférence.


Les défauts de Rêves de Gloire sont énumérés ici ; ceux de D’or et d’émeraude sont minimes : une première partie assez anecdotique (mais indispensable quand on connaît mal la Colombie, ce qui est le cas d’à peu près tout le monde), et une couverture assez moche, mais je l’ai déjà dit. Ah oui, et puis ça manque de rock’n’roll (c’est gratuit mais honnêtement, des défauts, je n’en vois pas d’autres).

 

Le vainqueur est donc D’Or et d’émeraude, au finish et d’une courte tête. La seconde partie est absolument bluffante, je l’ai lue d’une traite dans le métro, indifférent aux stations qui défilaient (j’ai fait trois fois la ligne). Et le style d’Holstein est légèrement plus élaboré que celui de Wagner (mais celui-ci a pris le parti de tout raconter à la première personne, ce qui le fait parfois dériver vers le parlé-écrit). Cela se joue à peu de choses, donc, et le mieux, c’est encore de lire les deux.

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article