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Les Saints et les Fous

Comme des fantômes, de Fabrice Colin

14 Novembre 2011 , Rédigé par Pierre Jouan Publié dans #Transfictions

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Drôle de livre-concept. Fabrice Colin réunit dix-huit nouvelles écrites dans la première moitié de sa vie d’écrivain, de 1998 à 2005, et les relie au moyen d’un faux corpus critique. On appelle parfois cela un « fix-up » : l’important, c’est de trouver le bon angle. Ici, il est excellent, et donne l’occasion à l’auteur de se livrer à une impressionnante mise en abîme : selon la biographie qui accompagne le recueil, Colin est mort en 2005 dans un incendie, et Comme des fantômes est une compilation définitive de ses écrits, accompagnée de témoignages d’amis, écrivains, anthologistes, de notes de carnets et d’éléments de contexte. L’auteur y est présenté comme un poète torturé, idéaliste, épris d’urgence, que la vie aura consumé trop vite. Volontiers antipathique, Colin n’aurait été qu’un rêveur incompris, un de plus dans le monde désenchanté du capitalisme industriel. Sauf que.

 

Inutile d’entretenir un suspense vain, la moindre page Wikipedia vous le confirmera : Fabrice Colin n’est pas mort. Il est en pleine forme, et son abondante production prouve qu’il a su composer avec le monde moderne. Tout, dans Comme des fantômes, est donc faux, hormis les textes eux-mêmes. Mais la démarche est intéressante, car elle semble recueillir le regard du Colin d’aujourd’hui sur le Colin d’alors. Toutes les notes, interviews, interventions qui entourent les nouvelles sont, à n’en pas douter, rédigées par Colin lui-même : et lorsque ses "connaissances" s'expriment (Catherine Dufour, Gilles Dumay, Xavier Mauméjean), c’est encore sa voix que l’on croit entendre. 

 

Une voix heureusement fort drôle car, pour être franc, le style Colin est parfois pesant. La structure répétitive des nouvelles (une opposition entre le monde de l’inconscient et la réalité, d’où surgit l’effet fantastique), l’éternel retour des référents (Lewis Carroll, James Barrie, Virginia Woolf, Georg Trakl), et une tendance marquée à s’écouter déclamer de la poésie, rendent l’enchaînement des textes assez lourd. C’est parfois superbe (« Chez les vivants », « L’homme dont la mort était une forêt »), et parfois too much (« Une autre fois, Damon », « Leçon de nuit ») ; d’autres fois, c’est simplement drôle et malin (« Naufrage mode d’emploi »). Toujours, le propos est parcouru par un spleen tenace, un existentialisme à vif qui donnent à l’ensemble une tonalité sombre et mélancolique (l’acmé se situant en fin de recueil avec « Eloge des poissons-gouffres », qui se déroule dans le monde d'Elric le Nécromancien... un univers au parfum de décadence et de sensualité morbide qui semble innerver l’imaginaire de Colin).

 

Mais la plus-value, donc, réside dans le paratexte : et là, on rigole franchement. On rigole de Colin, avec Colin. On s’extraie un peu de la pesanteur ambiante, pour s’amuser de l’autoportrait tendre et ironique de l’auteur. Colin connaît ses travers, et ne manque jamais de pointer son côté affecté, poseur, poète maudit refoulé par le monde ingrat de l’édition. « Chez les vivants » peut fournir, en un sens, la clé du recueil : délaissant la fiction, l’auteur rapporte la maladie qui l’a frappé au tournant du siècle. Migraineux, persuadé d’avoir un cancer, Colin s’est vu mourir. Entre souffrance du corps et angoisse pure, on imagine l’expérience décisive, confrontation vertigineuse avec le néant qui donnera un ton désespéré à ses premières années d’écriture. Après 2005, cet auteur là est peut-être mort, brûlé, effacé, renvoyé au rang de fantôme du passé, mais un autre est né : plus rigolard, plus adulte, plus heureux. On peut faire l’hypothèse que Colin, comme tous les dépressifs revenus de l’enfer, a compris qu’il ne sert à rien d’être triste, dans un monde absolument privé de sens. Reste le choix conscient du bonheur malgré tout, la joie tragique de celui qui, en attendant l’inévitable, choisit à présent de s’en foutre et de cesser de se lamenter. Comme des fantômes peut alors se lire comme le témoignage d’un auteur en mutation, et à ce titre, il procure une émotion assez rare.

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